Addictions sans drogue : Les jeux d’argent et de hasard, les jeux vidéos et le cybersexe

Compte-renu de l’atelier « Addictions sans drogue » animé par Aram Kavciyan, Elizabeth Rossé et Irène Codina, qui s’est déroulé aux Journées de l’ANIT, à Nîmes, les 12 et 13 juin 2008.

Au Centre Médical Marmottan nous avons développé depuis le début des années 2000 un accueil spécifique pour les personnes souffrant d’addictions sans drogue. Dans le cadre de cette consultation nous recevons principalement des joueurs d’argent et de hasard et des cyberdépendants : usagers de jeux vidéo et de sites pornographiques. Bien que nous les regroupions sous le même intitulé, ces diverses problématiques concernent des populations distinctes et ayant des caractéristiques propres.

Les joueurs de jeux vidéo (échantillon de 73 personnes) rencontrés à Marmottan :
Ce sont majoritairement des hommes (à 96%) et
des jeunes (70% sont âgés de moins de 25 ans)
83% d’entre eux se déclarent célibataires
73% habitent chez leurs parents (les deux ou l’un des deux).

Il nous semble intéressant de souligner une information en lien avec leur scolarité ; en effet les joueurs (en écho avec leurs parents) repèrent deux moments qu’ils présentent comme des décrochages : le premier a 14 ans en 4ème ou 3ème ; le deuxième au lycée, ce qui les aura amenés à redoubler voire à se trouver en difficulté particulièrement en terminale à l’approche du baccalauréat.

Les joueurs d’argent (échantillon de 109 personnes) :
– Ce sont des hommes à 80 %
– 90 % ont plus de 30 ans et un tiers ont 50 ans et plus
– 50 % vivent en couple ; 24 % au minimum sont séparés
– 58 % au minimum ont des enfants mais sur ces 58 %, la grande majorité ne les ont pas à leur charge
– 35 % au minimum sont dans une situation professionnelle précaire (chômage, intérim, inactivité)
– 37 % au minimum ont fait des études supérieures
– 25 % au minimum n’ont pas de logement indépendant
– Dans 21 % au minimum des cas, c’est la famille qui est à l’origine de la démarche

Les cyberdépendants sexuels (échantillon de 23 personnes : Une cinquantaine accueillis depuis 2006, mais seules 23 fiches statistiques sont exploitables)
– Tous sont des hommes
– 20 sujets sur 23 ont entre 30 et 50 ans, seuls 3 sujets ont moins de 30 ans
– 20 sujets ont comme motif principal de consultation une dépendance aux sites pornographiques sur internet avec masturbation
– 9 disent avoir commencé pendant l’enfance ou l’adolescence (entre 10 et 16 ans)
– 16 sont dépendants depuis au moins 10 ans
– 16 vivent en couple, 8 ont des enfants

Avant de poursuivre, nous souhaitons rendre compte du développement de ces consultations à Marmottan.

Le Dr Marc Valleur, chef de service, s’est toujours intéressé à la situation des joueurs pathologiques et les reçoit depuis plus d’une dizaine d’années en consultation.

Pour ce qui est des joueurs de jeux vidéo, se sont des parents inquiets de voir leurs enfants passer des heures et des nuits sur un ordinateur qui nous ont fait part de cette situation les premiers. Petit à petit, les joueurs sont venus nous rencontrer, souvent sur insistance de leur entourage mais de plus en plus, certains se mobilisent d’eux-mêmes.

Par la suite, des « accrocs » aux sites pornographiques à la recherche d’un lieu de soin prenant en compte la dimension addictive de leur comportement et opérant un croisement avec la question d’internet, se sont présentés à la consultation après parfois quelques essais de prises en charge infructueux.

Ces éléments n’expliquent pas l’accroissement très important de ces consultations. Pour ce faire, il faut prendre en compte le développement récent d’internet et l’émergence de nouvelles pratiques.

En ce qui concerne les jeux d’argent et de hasard, on peut penser que l’augmentation de l’offre de jeux ces dix dernières années, le nombre croissant de jeux où l’on peut gagner suffisamment gros pour voir sa vie transformée, le changement de devise (passage à l’euro), l’accessibilité facilitée à des crédits à la consommation multiples et sans contrôle, ainsi que l’ambiance sociétale (perte du pouvoir d’achat) ont participé à un accroissement des joueurs et donc des comportements problématiques.

Quant aux dépendants sexuels, l’apparition non recherchée sur l’écran de publicités pour des sites pornographiques (« pop-up »), une fois que l’utilisateur a été repéré comme usager habituel et la multiplication des liens vers ce type de sites n’ont fait que faciliter la boulimie d’images.

L’hypothèse la plus probable est que cette forme de souffrance était déjà présente antérieurement, à minima la plupart du temps (comme indiqué précédemment, certains de nos consultants ont déjà eu recours à des psychothérapeutes), mais qu’elle s’est amplifiée via internet et qu’elle trouve dans notre consultation une écoute spécifique.

Afin de relier ces différentes problématiques à celles plus connues dans nos institutions que sont la toxicomanie et l’alcoolisme, il convient de se questionner sur la place du corps.

Ce dernier est au centre de l’expérience avec des substances psychotropes.

Pour ce qui est du joueur pathologique, il y a une symbolisation à l’aide d’un médium central dans notre société : l’argent. Le joueur risque sa vie en pariant plus que ce qu’il ne possède et non plus directement son corps.

Chez les joueurs de jeux vidéo, on assiste à une absence de corps : place au « perso » (personnage), l’avatar de pixels, substitut du joueur au sein de l’univers persistant dans lequel il se bat, meurt, revit, échange…

Pour les dépendants des sites pornographiques, le corps est au centre de leur comportement avec parfois un retour intense dans la douleur lors des tentatives d’abstinence.

Aspects cliniques

Les joueurs de jeux vidéo

Nous tirons ici quelques réflexions à partir des suivis cliniques effectués. Distinguons tout de suite trois grands profils :

– les personnes souffrant de troubles psychiques graves et qui trouvent un nouvel étayage au sein de ces jeux de rôles ; pour ces consultants, il est important de les orienter le plus rapidement possible vers un lieu pouvant leur offrir des soins appropriés (centre médico-psychologique par exemple) ; cela n’exclue pas de poursuivre une prise en charge centrée autour du jeu.

– Des jeunes gens aux prises avec le conflit « ordinaire » parents/adolescent qui se cristallise autour d’une pratique excessive des jeux en ligne. En général ces suivis sont de courte durée et se déroulent plus sous la forme de bilans.

– Des personnes englouties dans une pratique addictive et pour lesquelles se conjuguent un certain nombre de difficultés tant au niveau psychologique qu’au niveau familial.

Lorsque l’on s’interroge sur la question des réalités physique et virtuelle concernant ce public, il apparaît en premier lieu que ces pratiques excessives de jeux en ligne visent à fuir une réalité souvent perçue comme inquiétante et peu maîtrisable.

Les joueurs relatent un premier décrochage au collège, une période riche en changement. En effet, à la métamorphose pubertaire et au bouleversement psycho-morphologique propre à cet âge, s’ajoute le changement de cycle scolaire qui semble faire écho aux transformations internes (l’élève n’a plus un mais des professeurs et est invité à changer de lieu d’apprentissage à chaque horaire). Cette perte de référent et cette modification spatiale dans un corps méconnu peut entraîner des angoisses fortes à l’égard de la réalité physique. La réalité virtuelle, quant à elle, offre un cadre rassurant.

L’écran limite le regard tout en proposant des univers magiques où la prévisibilité est entière ; ainsi, si le joueur exécute correctement la tâche qui lui incombe, son évolution dans le jeu est garantie et gratifiante. Dans les jeux vidéo, les règles sont simples et arbitraires ; la machine ne juge pas à la « face ». Échappant à la complexité des rapports humains et à leur surprise, les joueurs compensent leur manque d’emprise dans le réel par un investissement toujours plus grand dans le virtuel.

La fin du collège signe aussi l’intensification des relations entre pairs de sexes opposés ; c’est aussi l’âge des premiers émois et aussi des premières déceptions amoureuses. Le lycée confirme ces tendances qui ont pris racine quelques années auparavant. Pour certains, l’engloutissement dans la réalité virtuelle est la seule manière d’être au monde : paroles d’un joueur de 17 ans : « De toute façon mon corps était mort, je vivais dans le virtuel ».

Lorsque nous rencontrons ces joueurs, cela fait déjà quelques années qu’ils ont créé des liens avec d’autres par l’intermédiaire des forums autour du jeu, tandis que leurs relations avec des personnes physiques se sont amenuisées parfois jusqu’à une complète disparition. Renoncer au jeu signifie perdre ses copains et implique surtout de rencontrer des gens « In Real Life ».

Il n’est pas facile de se confronter à ce que l’on fuit avec application et notamment la relation à l’autre sexué, cette nouvelle réalité physique dans laquelle ils ne se sentent pas à l’aise. Souvent leur représentation de la relation amoureuse a été mise à mal soit par une déception vécue, soit par un événement survenant au sein de leur famille. Ce sont des personnes qui ont du mal à faire confiance.

La famille joue un rôle très important dans cette problématique avant tout adolescente ; c’est au sein de la famille que se déroule cette pratique « domestique ». Sous le regard de leurs parents, ces adolescents voyagent vers des aventures fantastiques. Cette situation spatiale (réalité physique), semble faire écho à la difficulté d’élaboration de la séparation chez ces adolescents.

Les familles peuvent donc être invitées à consulter avec l’accord du joueur de jeux vidéo ; Elles verront un soignant différent de celui qui reçoit leur proche. Cette orientation est expliquée le plus clairement possible à chacun.

Si la situation le nécessite, on proposera un entretien familial qui regroupera parents et enfant. Les caractéristiques de ces joueurs (âge et logement) nous ont incité à mettre en place ce dispositif. La tension au foyer est parfois importante et les conflits nombreux. Souvent le thème concerne l’usage de l’ordinateur. Mais au cours de ces entretiens, ce sont d’autres sujets sur lesquels parents et adolescents n’arrivent pas à communiquer qui émergent.

Cybersexe

Compte tenu de la venue très récente de ces personnes à Marmottan et du peu de sujets accueillis par nous-mêmes, les psychologues (25 environ), c’est une évidence de dire que nous manquons totalement de recul et qu’il en est ainsi pour la grande majorité de nos institutions.

Ceci étant posé, quels sont les éléments qui nous donnent l’impression d’être en terrain déjà connu :

– Le premier, c’est sans doute leur sentiment de dépendance, d’esclavagisme ; tous disent avoir essayé de mettre une fin à ce processus et ne pas y être parvenus, en dépit des conséquences négatives qu’il entraîne. Ils font une démarche parce qu’ils sentent qu’ils n’arriveront pas seuls à s’en sortir ;

– Le deuxième, c’est la fréquence avec laquelle ils nous disent avoir souffert antérieurement ou souffrir encore, au moment où ils consultent, d’une autre addiction (drogue, alcool, jeux d’argent, jeux video, achats compulsifs) ;

– Le troisième, c’est la tendance qu’ils ont ou qu’ils redoutent, de se sentir obligés de regarder des scènes de plus en plus « hard », pour parvenir à un niveau d’excitation aussi intense que celui éprouvé au début de leur pratique ;

– Le quatrième qui, par contre, ne se retrouve pas chez tous les sujets ou pas avec la même intensité, c’est l’expression d’un syndrome de manque, non seulement psychologique mais physique (très fortes douleurs musculaires notamment) lorsqu’ils tentent de s’abstenir. Par rapport à ce processus, on peut se demander, comme pour d’autres formes d’addiction, quelle est la part du psychique et du neurobiologique

D’autre part, ils ont tous un point commun : leur intérêt pour la pornographie et la masturbation qui l’accompagne toujours, a commencé avant leur connexion sur internet et certains vont d’ailleurs, simultanément à l’ordinateur mais de façon moindre, vers d’autres supports de pornographie. Mais internet a décuplé pour tous cette conduite dont ils ont grande honte.

Quant à ce qu’ils regardent comme sites, quant aux rêveries diurnes que les images engendrent et quant aux fantasmes plus ou moins enfouis qu’elles alimentent, je dirais aujourd’hui qu’ils me paraissent bien diversifiés.

Alors, parce qu’ils trouvent dans la pornographie – qui relève du point de vue le plus manifeste du voyeurisme – un moyen d’avoir une excitation sexuelle qui les mènent, via la masturbation, à une jouissance complète, faut-il dire que nous sommes dans tous les cas devant des pervers ? Rapidement dit, je rappelle que dans l’acception psychanalytique classique, une forme stable de jouissance sexuelle qui ne relève pas du stade génital, peut être qualifiée de perverse. Du coup, ne devrions-nous pas les orienter vers des structures psy plutôt que les accueillir dans nos CSST futurs CSAPA ?

En revanche, si on se réfère à un auteur comme Robert Stoller, par exemple, seule peut être qualifiée de perversion, une forme érotique de la haine, un fantasme d’hostilité, de vengeance masquée, privilégié, nécessaire à une satisfaction totale, destiné à transformer un traumatisme infantile en triomphe adulte.

J’avoue qu’à l’heure d’aujourd’hui, cette question de diagnostic me paraît bien complexe. A côté de la perversion, ne peut-on pas dire qu’il existe des « états pervers transitoires » ?

Personnellement, je n’ai reçu qu’un seul garçon, très jeune d’ailleurs, qui regardait et téléchargeait, minoritairement, des images pédophiles. Outre qu’il avait été suivi psychologiquement avant sa venue et qu’il demandait encore une aide, une de ses craintes, bien que regarder des images pédophiles relève d’une condamnation pénale, était que l’arrêt de cette pratique ne l’amène à assouvir ses pulsions dans la réalité. Lui je l’ai orienté avec son assentiment..

En ce qui concerne les autres, je distingue actuellement deux catégories :

– Ceux qui selon les aléas de leur vie amoureuse, ont eu, n’ont pas eu ou beaucoup moins eu, pendant plusieurs années parfois, d’addiction à la pornographie. Dit plus simplement, quand ils se sentaient bien avec leur partenaire, ils n’allaient pas vers les sites ou beaucoup moins, quand cela n’allait pas avec leurs partenaires, ils y allaient. On pourrait dire que leur comportement était déviant par période.

Reste bien entendu pour eux toute la difficulté d’approfondir la question du « ça n’allait pas ». Si en effet, tous reconnaissent que leur conduite déviante a contribué à éloigner leur compagne d’eux, ce n’est qu’à certains moments de leur suivi qu’ils élaborent d’autres réponses à cette question, en rapport avec leur histoire.

– Ceux qui tout en ayant une vie affective et sexuelle stable et satisfaisante (mais ennuyeuse), allaient simultanément vers des sites pornographiques, poussés par la recherche du mystère, du risque, de la transgression, manifestant ainsi une forme de fonctionnement psychique bien clivé.

Quant aux facteurs étiopathogéniques, tous font état d’épisodes de dépression antérieurs à leur addiction, expriment un profond sentiment de dévalorisation personnelle, un sentiment d’incertitude quant à leur identité, non pas seulement sexuelle, mais parfois leur identité tout court.

Certains se souviennent avoir vécu des traumatismes sexuels répétés et divers, d’autres découvrent souffrir d’une angoisse de séparation aiguë, d’autres présentent des troubles narcissiques sévères.

Aspects institutionnels

Par rapport à la pluridisciplinarité de nos équipes sur laquelle nous avons l’habitude de nous appuyer, les addictions comportementales nous amènent à solliciter l’intervention sociale, éducative et médicale de manière spécifique en fonction de chaque problématique.

Pour ce qui est des joueurs pathologiques, l’intervention sociale constitue une approche importante dans le cadre d’un accompagnement vers la réalité, de la dette notamment. Avec une certaine réserve : En effet, dans les premiers temps de la prise en charge les joueurs sont dans un état second, comme sonnés, ils ne réalisent pas pleinement leur situation. La confrontation à « la réalité dure » peut être violente et amener certains à rompre la relation thérapeutique.

Introduire un médecin dans la prise en charge s’effectue le plus souvent autour de l’idée de la nécessité d’une prescription d’un traitement (anti-dépresseur, anxiolytique, somnifère) ; une bonne partie des joueurs sont suivis, d’ailleurs, avant leur venue, par leur médecin généraliste, pour état dépressif.

La situation des joueurs de jeux vidéo ne nécessite pas la plupart du temps d’intervention sociale. Nous pensons plus à une approche éducative avec ces jeunes. Actuellement les prises en charge sont duelles, mais proposer deux référents, un pour le joueur, un pour sa famille, présente un intérêt pour faciliter sa réflexion sur son rapport à ses parents et à son ordinateur. Pour ces « accrocs » des jeux vidéo, aucune intervention médicale n’est proposée à Marmottan même. Si cela s’avère nécessaire en termes de troubles associés, une orientation est effectuée. A Marmottan, pas de réponse chimique, la parole est souveraine.

Quant aux personnes dépendantes des sites pornographiques, nous commençons à en suivre certaines en duo, psychologue-médecin, lorsque l’idée d’un traitement parait pertinente et qu’elle est bien sûr acceptée par le patient.

Dans certaines situations qui peuvent concerner autant un jeune « hardcore gamer », qu’un joueur pathologique ou qu’un « accroc » des sites pornographiques, recourir à un lieu de pause, nous apparaîtrait utile et nécessaire. Or si pour les joueurs d’argent et de hasard cela s’avère possible et déjà réalisé au sein de notre centre médical, par exemple, pour les autres problématiques cela est beaucoup moins évident. Nous manquons de lieux de rupture pour de jeunes adolescents en situation de crise au foyer et plus encore pour les personnes dépendantes des sites pornographiques qui souhaiteraient parfois changer de contexte de vie.

La prise en charge des ces addictions comportementales questionne aussi les représentations des soignants. L’aspect divertissant du jeu contribue à la « non prise » au sérieux des problématiques qui s’y rattachent ; les jeux vidéo touchent les soignants dans leur vie personnelle : soit ils sont pratiquants eux-mêmes, soit leurs enfants le sont… Enfin la sexualité renvoie chacun au plus profond de son intimité.

Conclusion

Ces différentes problématiques nous invitent à réfléchir, comme pour la toxicomanie, aux rapports de l’humain avec la jouissance et la mort.

Vieilles lunes et serpents de mer…

Éditorial du rapport d’activité 2007

 

L’activité du centre Marmottan, au cours de l’année 2007, a confirmé l’extrême diversité des problématiques addictives : au niveau des produits utilisés par les nouveaux et les anciens toxicomanes, l’alcool et la cocaïne occupent une place très importante, aux côtés des opiacés toujours présents. Au niveau des addictions sans drogues, le jeu pathologique conduit à nombre de situations dramatiques, dans toutes les couches de la population, tandis que l’addiction aux jeux en réseau, qui est très médiatisée, correspond souvent à un malaise familial ou à une crise adolescente.

Le retour de la guerre à la drogue ?

Mais un rapport d’activités doit se lire en fonction de son contexte, et il faut rappeler que l’année 2007 a été, pour nombre d’intervenants en toxicomanie, celle d’une grande inquiétude : voir revenir le temps de la guerre à la drogue, sinon de la persécution des toxicomanes.

Le retour des discours sécuritaires et musclés était cependant prévisible : il relève d’une rhétorique presque obligée lors de périodes électorales, et les élans démagogiques n’impliquant pas souvent de vrais choix politiques, cette inquiétude n’aurait pas dû dépasser ces périodes électorales.

Mais certaines mesures sont venues conforter cette impression d’un retour en arrière, sans que l’on puisse encore savoir quelle en sera la portée.

C’est en premier lieu la décision d’organiser des « stages cannabis », pour sensibiliser les simples usagers coupables du délit d’usage de stupéfiants. Ces stages sont présentés comme une mesure préventive, de type pédagogique, ce qui paraît à première vue intéressant, mais ils sont aussi obligatoires que payants, et constituent une peine d’amende qui ne dit pas son nom. Les stages sont donc, avant même leur mise en œuvre, l’exemple d’une fausse bonne idée, puisqu’ils confondent, de façon dangereuse, la dimension du soin et celle de la répression, et deux dimensions de la prévention, sociologiquement complémentaires, mais qui doivent rester bien distinctes : la prévention par l’interdit et la sanction, et la prévention par les conseils et l’information.

Une idée plus cohérente avait été un temps évoqué par le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy, celle de remplacer les peines prévues par la loi de 1970 par une amende, ce qui eût permis de faire passer l’usage simple de cannabis du crime à la contravention. Mais elle avait été abandonnée, et il faut rappeler que c’est toujours cette loi de 1970 qui est en vigueur : un an de prison pour usage simple, quelle que soit la drogue en cause, du moment qu’elle est classée comme stupéfiant.

C’est ce fait qui explique la peine de deux ans de prison qui, désormais, est susceptible de s’appliquer au nouveau crime de conduite automobile sous l’emprise de stupéfiants : il faut bien que cette peine dépasse celle qui punit l’usage simple et privé.

La fonction de « bouc émissaire » de la drogue et des drogués se trouve ainsi, une fois de plus, réactivée.

On a pu mettre en avant l’exemple de la conduite routière et les succès de la répression en la matière pour justifier le durcissement de la politique envers les usagers de drogues : c’est confondre deux domaines et deux problématiques fort différentes, d’un côté des habitudes laxistes très anciennes qui causaient des milliers de morts inutiles, de l’autre un usage relativement marginal, dans un contexte extrêmement répressif depuis des dizaines d’années.

Une analyse minimale des effets de la loi, après bientôt 40 ans d’application pourrait éviter ces confusions :

De façon générale, la majorité des citoyens respecte l’interdit : l’existence des dépendants, héroïnomanes ou cocaïnomanes « invétérés », représente sans doute la limite, le plafond, de l’efficacité de la prohibition.

En ce qui concerne héroïne et cocaïne, le constat depuis le début des années 70 en France pourrait être celui d’un succès, certes relatif, mais consistant : ces « vrais » toxicomanes sont de l’ordre de 200 à 300 000 personnes, c’est-à-dire qu’ils sont à peu près inapparents dans des enquêtes en population générale : l’effet préventif de la loi est en fait évident.

Tous les spécialistes admettent que les déterminismes qui vont amener certains individus à faire un choix existentiel aussi dramatique que l’héroïnomanie sont complexes, et incluent de sérieux problèmes sociaux, culturels, et psychopathologiques.

En ce qui les concerne, aggraver les peines, durcir le contexte prohibitionniste serait, à l’évidence, sans effet. Et contrôler, serrer de près, les pratiques thérapeutiques, en organisant un relais entre soin et justice, qui rende compte aux autorités judiciaires du fil du traitement (la création de « médecins relais ») est une tentation illusoire.

Ce contingent de « résistants » à la prohibition existe pour tous les champs possibles, y compris d’ailleurs celui de la sécurité routière, où existeront toujours des « récidivistes » de la « conduite avec facultés affaiblies », pour lesquels les mesures générales de prévention routière s’avèreront inefficaces.

Ce fait ne justifie pas de parler en bloc d’échec de la prohibition, ni d’échec des mesures de contrôle sur les routes. Il montre simplement qu’il serait utopique de chercher à « éradiquer » la drogue, ou à parvenir à un nombre zéro de toxicomanes dans la société, ou d’alcooliques au volant.

La généralisation des traitements de substitution, la politique de réduction des risques, ont grandement dédramatisé la vie quotidienne des dépendants, et contribuent, de fait, à une prévention de la délinquance. Les progrès dus à ces deux stratégies de santé publique démontrent qu’il faut des approches différentes pour la prévention en population générale, et pour celle qui concerne des populations minoritaires, pour lesquelles réduction des risques et accès aux soins sont les premiers mots d’ordre.

L’exception cannabis

Dans ce tableau, le cannabis fait certes figure d’exception. Avec plus de 7 millions d’expérimentateurs, et une majorité de jeunes qui avouent en avoir consommé, il s’agit de la seule drogue illicite utilisée assez massivement.

La question de sa dangerosité, comparée à celle de l’alcool et du tabac, est récurrente, et donne lieu à quantité de débats, généralement peu scientifiques.

L’étude SAM (stupéfiants et accidents mortels) a montré que le cannabis au volant était responsable de 2,5% des accidents : c’est beaucoup, pour ceux qui voudraient que le « shit » ne soit pas plus dangereux que l’eau du robinet. C’est bien peu en regard de l’alcool, en cause dans près de 30% des accidents, et même que l’alcool à dose légale (en dessous de 0,5 g/l de sang) qui est en cause dans 3,5% des accidents.

Nous recevons bon nombre d’usagers de cannabis, dont certains dépendants qui consomment le plus souvent ce produit de longues années. Mais il existe de façon constante, depuis les années 70, un décalage entre l’activité policière, qui traite en majorité la question du cannabis, et les institutions soignantes spécialisées en toxicomanies, qui reçoivent des usagers de cannabis, mais en proportion plus faible.

Ceci tient à la faible addictivité de cette substance, et donc au fait que la dépendance est rarement – en proportion – à l’origine de demandes.

Malgré tous les arguments théoriques pour ne pas parler de « drogues douces » et de « drogues dures », la seule façon d’innover quelque peu serait sans doute de prendre acte de la réalité et de traiter le cannabis différemment de l’héroïne, de la cocaïne, et des autres drogues illicites.

L’idée qui avait été évoquée de verbaliser l’usage paraissait plus réaliste que les propositions actuelles.

Toutes ces mesures nouvelles sont inscrites dans la loi de prévention de la délinquance : c’est donc le toxicomane délinquant qui renaît, après les années sida qui avaient mis en avant, au contraire, le toxicomane malade, relevant de traitements adaptés, sinon l’usager de drogues citoyen et partenaire potentiel de politiques de santé publique.

La relation au cœur du traitement

L’activité du Centre Marmottan, depuis maintenant plus de 35 ans, démontre qu’il est possible d’aborder dans leur ensemble les problèmes de dépendance, des cas les plus « historiques » d’héroïnomanie ou de cocaïnomanie, aux drames souvent non moins tragiques dus à l’abus de jeu ou à d’autres addictions sans drogues.

Elle démontre donc qu’il faut savoir évoluer tout en conservant l’essentiel, qui est dans notre cas l’accueil, l’écoute, le soin à des sujets en détresse. La qualité de cet accueil est la condition de toutes les thérapeutiques possibles, qui peuvent être mises en œuvre pour toutes les formes de dépendance.

Aux inquiétudes mentionnées plus haut s’en ajoute de plus importantes et de plus fondées : les usages de drogues continuent de se diversifier, la « polyconsommation » est une règle plus qu’une exception, et l’idée que les traitements de substitution allaient résoudre une fois pour toutes le problème était évidemment une illusion.

La toxicomanie de personnes âgées devient aujourd’hui un problème, alors que, dans les représentations et les discours, elle est toujours associée à l’adolescence, ou du moins à la jeunesse.

La montée de l’usage de cocaïne, que nous avons notée depuis plusieurs années, se poursuit, et inquiète les responsables, le président de la MILDT ayant même évoqué un « tsunami » de cocaïne.

Les réunions sur ce sujet se multiplient, et l’on y met en avant les recherches pharmacologiques qui font espérer « le » traitement chimique, et les techniques cognitives ou comportementales qui seraient « les » psychothérapies adaptées.

Or il faut redire que si les traitements de substitution ont changé radicalement le vécu de l’héroïnomanie, ils n’ont pas fait disparaître le problème, et que la toxicomanie, quel que soit le produit en cause, (et pour un patient donné, ces produits sont souvent nombreux) relève toujours, au mieux, d’approches thérapeutiques complexes, dans lesquelles la relation reste le cœur du traitement.

La cocaïnomanie n’est, en soi, pas plus difficile à soigner que d’autres formes de toxicomanies, ni même que le jeu pathologique, qui ressemble d’ailleurs par bien des aspects à une dépendance aux excitants.

En matière de jeu, l’expertise collective de l’INSERM menée cette année sera la première mesure effective prise par les autorités sanitaires, ce qui constitue enfin une certaine reconnaissance du problème, qui mérite d’être considéré comme une vraie question de santé publique.

Cette expertise confirmera l’intérêt de classer le jeu excessif ou pathologique parmi les addictions, et la nécessité de former les intervenants des futurs centres d’addictologie.

C’est au niveau de l’ensemble des addictions, qu’il s’agit en effet d’adapter les pratiques, de poursuivre les efforts de recherche, et d’améliorer la clinique.

C’est ce à quoi s’emploient quotidiennement et depuis des années les soignants du centre Marmottan, non sans difficultés au quotidien.

Les obstacles tiennent pour beaucoup à nos présupposés, et au contexte persistant de dramatisation de « la drogue » bouc-émissaire, contre partie de la banalisation de l’alcool ou des addictions sans drogues.

Nous espérons continuer, à l’approche des quarante ans de mai 1968, à défendre un style de clinique créé au début des année 70 par Claude Olievenstein, et des valeurs qui sont les nôtres depuis la création du centre : le respect et l’accueil de personnes en souffrance, souvent stigmatisées et rejetées par la société. Nous espérons aussi conserver notre capacité de remise en question, en conjuguant les approches les plus scientifiques des addictions, et les « approches de sens », qui, patient par patient, nous obligent à tenter d’expliquer les souffrances dans leurs mécanismes physiologiques, mais aussi de comprendre la « maladie » dans le cours de l’histoire d’une vie.

Comme elles continuent de nous obliger à nous interroger sans cesse sur les sources sociétales de la montée des addictions, et à questionner sans cesse notre rôle, en tant qu’institution, dans cette société.

Marc Valleur

Le jeu pathologique

Marc Valleur, juillet 2004 – (d’après « Le jeu pathologique », (PUF, 1997), paru in revue « Toxibase »)

Introduction

Tant aux niveaux des définitions ou modèles explicatifs, que des propositions d’action thérapeutique ou préventive, il n’existe actuellement pas de consensus en matière de jeu pathologique.

Il ne s’agit pas ici d’une simple opposition entre des écoles différentes de techniciens du psychisme, qui débattraient du meilleur moyen de comprendre et de soigner une maladie ou un symptôme. (Les psychanalystes qui s’opposeraient aux comportementalistes, aux systémistes, aux biologistes…)

La frontière est plutôt entre une conception spécifique, tendant à faire du jeu pathologique une entité, une forme pathologique en soi, et d’autre part un abord de ce problème comme simple artefact, labile, et sans grand intérêt, du jeu en soi.

– D’un côté, se trouvent des spécialistes qui voient dans le jeu pathologique une maladie, et qui vont en chercher les déterminants psychologiques, biologiques, neurophysiologiques, voire génétiques. Ces recherches visent à mettre au point des stratégies thérapeutiques, domaine dans lequel il n’y a guère d’accord, comme en témoigne la gamme très large des propositions. Nombre d’auteurs admettent qu’il y aurait un lien entre ce « modèle de maladie », et la promotion de l’abstinence totale et définitive comme seul but de traitement. Ajoutons qu’à l’évidence, il se trouvera plus, parmi les tenants de ce modèle, de personnes prêtes à considérer le jeu pathologique comme un fléau social, et à donner des jeux d’argent et de hasard en général une image négative. Luttant contre une maladie, les médecins relaient en quelque sorte les prêtres, qui avaient lutté contre le péché, et longtemps soutenu les interdictions légales en matière de jeu.

 A l’opposé, les problèmes des joueurs vont être abordés de façon sociologique, anthropologique, et seront perçus comme l’extrémité d’une courbe de Gauss : il est admis de nos jours que la majorité de la population joue régulièrement aux jeux de hasard. Il est normal que d’un côté, à une extrémité de la courbe, se trouve une minorité d’abstinents, primaires (ceux qui n’ont jamais joué), ou secondaires (ceux qui ont arrêté). De l’autre côté se retrouvera une autre minorité, celle des personnes qui jouent plus que les autres, qui jouent trop.

Dans cette optique, il y a donc un continuum sans faille, dans les problèmes de jeu, tant dans les comparaisons que l’on peut faire entre telle ou telle personne, que pour un individu donné, dont la conduite de jeu pourra varier avec le temps, se déplacer le long de ce continuum, du non problématique au plus problématique.

Il n’y aurait alors pas forcément à chercher un « traitement », pour une maladie inexistante, mais simplement à promouvoir des stratégies d’apprentissage et de contrôle, de promotion du jeu modéré.

Ces oppositions de regard ne font que reproduire et transposer dans les mêmes termes les différents discours qui s’opposent, depuis des décennies, en matière de toxicomanies, d’alcoolisme ou de tabagisme :

La place singulière du jeu, longtemps considéré comme sacrilège, puis légalisé, et aujourd’hui largement répandu, encouragé, dans tous les pays, en fait un champ particulièrement éclairant pour l’ensemble des « nouvelles addictions ».

Il existe des arguments très forts en faveur de l’inclusion du jeu pathologique dans cette notion d’addictions au sens large, qui dépasse la dépendance aux substances psychoactives pour s’étendre aux « addictions comportementales » (les toxicomanies sans drogue).

 Tout d’abord la parenté entre les divers troubles qui s’y trouvent regroupés, et qui sont définis par la répétition d’une conduite, supposée par le sujet prévisible, maîtrisable, s’opposant à l’incertitude des rapports de désir, ou simplement existentiels, interhumains.

 Ensuite, l’importance des « recoupements » (« overlaps ») entre les diverses addictions : il existe une importante prévalence de l’alcoolisme, du tabagisme, des toxicomanies, voire des troubles des conduites alimentaires, chez les joueurs pathologiques.

 Aussi, la fréquence régulièrement notée de passages d’une addiction à une autre, un toxicomane pouvant par exemple devenir alcoolique, puis joueur, puis acheteur compulsif…

Enfin, la parenté dans les problématiques et les propositions thérapeutiques. Particulièrement importante est ici l’existence des groupes d’entraide, basés sur les « traitements en douze étapes », de type Alcooliques Anonymes. Ce sont en effet exactement les mêmes principes de traitements de conversion et de rédemption morale qui sont proposés aux alcooliques, aux toxicomanes, aux joueurs, et acceptés par nombre d’entre eux.

Ces mouvement d’entraide, qui recourent à un concept très métaphorique de maladie, soulignent la dimension de souffrance personnelle, de sentiment subjectif d’aliénation des sujets, des joueurs pathologiques, qui, comme les alcooliques ou les toxicomanes, ont l’impression d’être la proie d’un processus qui leur échappe. Subjectivement en tout cas, il n’y a pas continuité, mais rupture, saut qualitatif, entre joueur et joueur « pathologique », comme entre usager de drogues et toxicomane.

Le libéralisme, le droit à disposer de soi-même, la promotion d’approches visant à l’auto-contrôle, et non à l’abstinence, ne doivent pas devenir le moyen de nier la souffrance de ceux qui en viennent à « toucher le fond », et à leur refuser les moyens de « s’en sortir ».

Afin d’aider la minorité qui souffre de sa dépendance au jeu, et de mieux étudier un phénomène encore trop opaque, il serait sans doute préférable qu’une part des revenus du jeu soit utilisée aux recherches, à la prévention et au traitement du jeu pathologique.

Ceci permettrait de soutenir des traitements ou des actions préventives visant la pratique du jeu contrôlé. Et permettrait d’ancrer certaines recherches sur l’étude des fonctions sociales et individuelles du jeu « normal ». Le versant social et culturel, les déterminants anthropologiques, historiques, du jeu pathologique , seraient mieux étudiés : les recherches en la matière ne porteraient pas simplement sur les neuromédiateurs et la physiologie cérébrale…

Le jeu pourrait alors pleinement devenir un modèle dans le traitement par la société de ces nouvelles entités morbides, les addictions, qui sont encore trop souvent traitées à la fois comme vice, crime, infériorité ou maladie. La déprohibition, même pour certaines drogues, pourrait apparaître comme un objectif plus réaliste, s’il existait la certitude qu’elle ne serait pas une simple loi libérale destinée aux plus forts, abandonnant à leur sort ceux qui tombent dans le piège de la dépendance.

Le jeu dans la société

En dehors du jeu chez l’enfant, les pratiques ludiques occupent une place importante dans la vie des adultes, comme dans la marche de la société.

Le jeu est, selon Huizinga, une action « dénuée de tout intérêt matériel et de toute utilité » : il s’intéresse avant tout aux formes de jeu qui impliquent une forme de compétition entre les joueurs, excluant de son étude les jeux d’argent.

Ce dernier point amènera R. Caillois à proposer certaines modifications dans la définition même du jeu. Selon lui, le jeu est une activité :

  •  Libre et volontaire, source de joie et d’amusement : notons, pour notre propos, l’importance de la formule ; « un jeu auquel on se trouverait obligé de participer cesserait aussitôt d’être un jeu »…
  •  Séparée, soigneusement isolée du reste de l’existence, et accomplie en général dans des limites précises de temps et de lieu.
  •  Incertaine.
  •  Comportant des règles précises, arbitraires, irrécusables.. (dans les jeux fictifs, non réglés, le « comme si » tient lieu de règle)
  •  Fictive : accompagnée d’une conscience spécifique de réalité seconde…(Jeu fictif et jeu réglé sont en quelque sorte deux catégories qui s’excluent mutuellement.)
  •  Improductive : ce caractère tient compte de l’existence des enjeux, des paris, des pronostics, bref des jeux de hasard et d’argent.

Si certaine des positions de Caillois peuvent aujourd’hui être discutées, c’est avant tout du fait de l’évolution de la société. Sur le fond, ses distinctions restent indéniablement valides.

R. Caillois propose une classification des jeux, qui est aujourd’hui bien connue et utilisée dans tous les secteurs de la connaissance concernés par la notion de jeu :

  •  L’agon est le champ des jeux de compétition, qui faisait l’essentiel des analyses de Huizinga.
  •  La mimicry celui des jeux de rôles, d’imitation…
  •  L’ilinx regroupe les jeux de vertige, de sensation pure.
  •  L’alea est le champ qui nous intéresse particulièrement : c’est celui des jeux de hasard, parmi lesquels se trouveront les jeux d’argent.

Les lieux et les instruments du jeu

Par définition, dans les jeux de hasard et d’argent, ceux qui sont à la base du jeu pathologique, l’argent est la mise, l’enjeu, les instruments sont des mécanismes à produire du hasard, c’est-à-dire à donner un résultat indépendant de l’habileté du joueur. Ces instruments sont très divers, mais en fait, relèvent de quelques catégories fort simples.

  •  Les dés : sont dérivés des osselets, os du carpe de moutons, qui présentent deux faces larges et des bords étroits. La forme la plus simple de « machine à hasard » est toujours une pièce à deux faces, le « pile ou face » étant un jeu où les probalités sont de 50% pour chaque éventualité.
  •  Les cartes furent introduites en occident au XIVeme siècle, par les Arabes, mais sont d’origine chinoise, et purent se répandre en Europe à partir de l’invention de l’imprimerie.
  •  Les grilles ou tableaux peuvent être rapprochés des marelles, avec leur lien à une représentation sacrée de l’univers.
  •  Les machines à sous, inventées aux États-Unis à la fin du siècle dernier, constituent la version la plus actuelle et la plus répandue des machines à produire du hasard.

Les lieux du jeu

Sont aussi très divers, mais correspondent à deux grands groupes : les lieux organisés, et résevés à cet usage, et les lieux privés…

Le casino

Représente la forme emblématique de la première catégorie. Ils tendent de plus en plus à s’adjoindre des lieux plus accessibles, moins « élitistes », et surtout plus rentables, ouverts au plus grand nombre, sous la forme de grandes salles réservées aux machines à sous…

Les hippodromes

Sont aussi des lieux réservés au culte du jeu et à celui du cheval. Les paris sur les courses de chevaux, organisés par le P.M.U, peuvent aussi se faire en suivant le tiercé du dimanche devant son écran de télévision, et parmi les des bars, tabacs, PMU (qui permettent d’augmenter le nombre de parieurs ) se trouvent les « courses par course », où l’on peut parier en temps réel au fur et à mesure du déroulement des épreuves…

Les cercles

Ce sont en principe des lieux privés, organisés en associations…

Les points de vente du P.M.U et de la Française des Jeux sont en fait très répandus, et, comme il est possible d’y jouer aux courses, certains « jeux d’impulsion », sous la forme de cartes à gratter au résultat instantané, ne font que reproduire les symboles et le principe des machines à sous…

INTERNET ou l’emergence du « casino virtuel »

Le premier « casino virtuel » a été ouvert sur Internet en août 1995, accueillant chaque mois plus de 7 millions de visiteurs sur le site « Internet Casinos » : c’est devant son écran que tout un chacun pourra bientôt s’adonner au jeu…

Aspects économiques

Le jeu occupe désormais une place importante à la fois dans l’activité d’une partie majoritaire de la population, et dans l’économie.

En France, les chiffres d’affaires des établissements de jeu montrent qu’ils sont source de revenus importants, d’emplois, mais aussi bien sûr de prélèvements de l’Etat.

Les casinos, s’ils ne sont plus les lieux des conduites extrêmes du joueur de Dostoïevski, tirent maintenent la majorité de leurs ressources de l’exploitation des machines à sous : plus de 80% de leurs revenus proviendrait de ces « bandits manchots ». Même ici donc, le grand nombre de petits joueurs tend à remplacer la présence de quelques grands « flambeurs ».

En 1995, il existe en France 154 casinos, qui totalisent un chiffre d’affaires de 6,1 milliards de francs. (Revue « Challenge », août 1996).

Les prélèvements de l’Etat se montent à 3,1 milliards de francs

Le P.M.U ( Pari mutuel urbain), contrôlé par l’Etat, gère les paris sur les courses de chevaux, en dehors des hippodromes. Si le « tiercé » (créé en 1954, avec le quarté, de 1976 et le quinté, de 1989…) reste une institution, il souffre de la concurrence des autres formes de jeu,qui prolifèrent. Mais reste encore (en 1995), la principale institution de jeux, avec un chiffre d’affaires de 33,8 milliards de francs, rapportant à l’Etat 5,6 milliards.

La Française des jeux, dont les produits sont accessibles auprès de plus de 40 000 points de vente, gère le loto (créé en 1976, successeur de la loterie nationale, qui disparaît en 1980), le loto sportif (1985), et l’ensemble des jeux instantanés, fondés sur le support des cartes à gratter… Elle tend progressivement à dépasser le P.M.U quant au chiffre d’affaires : 33,5 milliards de francs, rapportant à l’Etat 9 milliards de francs.

Les joueurs

Les joueurs, si l’on appelle ainsi toute personne qui participe, occasionnellement ou régulièrement à un jeu de hasard et d’argent, ne sont donc en rien des individus à problèmes, ou des marginaux. Au contraire, ils sont devenus majoritaires dans la société actuelle.

Les difficultés économiques, la crise, sont souvent mises en avant pour expliquer cet engouement pour les jeux d’argent : le caractère « bloqué » d’une société où l’ascension deviendrait de plus en plus difficile, s’ajoute à l’omniprésence de la hantise du chômage. Le travail, même s’il devient précieux, n’apparaît pas à beaucoup comme suffisant pour atteindre des objectifs idéaux. cela expliquerait pourquoi les joueurs se recrutent essentiellement parmi les couches populaires ou moyennes de la société : les ouvriers représentent en France 27% et les employés 19% des joueurs du P.M.U.

Ces derniers constituent de fait une catégorie de joueurs traditionnels : 62% sont des hommes, et la moyenne d’âge est assez élevée, dépassant 55 ans. Les « nouveaux jeux », notamment les cartes à gratter attirent une clientèle plus diversifiée, plus jeune et plus féminine.

En fait, la richesse ou la gloire (voir le succès du « millionnaire », dû certainement au fait que l’un des avantages du gagnant est le droit de participer à une émission de télévision), objets de rêve, ou d’idéal, sont devenus, à travers le jeu, les éléments courants d’une distraction, où elles n’existent que comme potentialité, virtualité. La plupart des joueurs « sociaux », réguliers ou occasionnels, qui jouent au loto, savent que leur chance de décrocher un gros lot est infime : la probabilité d’avoir une grille gagnante est de une chance sur 13 983 816…Mais les images médiatisées des quelques gagnants devenus milliardaires, ainsi que le caractère démesuré des gains, par rapport aux revenus des joueurs, sont une source infinie de rêverie.

Les stratégies publicitaires en la matière sont en soi un champ de recherches. Elles peuvent faire une place à une fausse logique, entretenir une illusion sur les possibilités de gain. Le slogan « cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance », peut suggérer un faux syllogisme inconscient « cent pour cent des joueurs sont des gagnants ». Mais le plus souvent, les publicités s’adressent ouvertement à l’irrationnel chez l’individu, encourageant une vision magique, « régressive », bref ludique, de la chance. En 1996 par exemple, une affiche de la Française des jeux montre un trèfle dont la quatrième feuille est constituée par une coccinelle. L’appel ironique à la superstition, l’invocation de la déesse Fortune, est doublée d’une attribution magique aux capacités du joueur potentiel : « avec une chance pareille, rien ne devrait vous résister – N’oubliez pas de jouer d’ici le vendredi 13… »Les visions magiques et irrationnelles ne sont donc pas l’apanage des joueurs pathologiques : elles sont l’un des éléments du plaisir lié au jeu.

La plupart des joueurs ne croient donc pas très sérieusement aux possibilités de gain, mais conçoivent le jeu comme un amusement. Le budget du jeu s’intègre alors dans le budget familial parmi d’autres formes de loisir, vacances, cinéma, restaurant, etc.

Le jeu pathologique – Définitions

Pour qualifier quelqu’un de joueur, il faut qu’il s’adonne à cette activité avec une certaine fréquence, voire qu’il en ait fait une habitude. Selon le sociologue J.P.G. Martignoni-Hutin, le joueur serait, non celui qui joue, mais celui qui rejoue : cette définition peut être considérée comme le minimum requis…Avec Igor Kusyszyn, (professeur de psychologie à Toronto), il est possible de distinguer plusieurs grandes catégories de joueurs :

Les « joueurs sociaux » : ce sont des personnes qui jouent soit occasionnellement, soit régulièrement, mais dans la vie desquelles le jeu garde une place limitée, celle d’un loisir.

Les joueurs professionnels

Les joueurs pathologiques, « addicts », seraient donc une catégorie à part. A la dépendance, s’ajoute dans leur cas la démesure, le fait que le jeu est devenu centre de l’existence, au détriment d’autres investissements affectifs et sociaux.

Il existe de fait, dans ce genre de classification, un déséquilibre, une mise en exergue du jeu pathologique, du simple fait qu’il se retrouve sur le même plan que le jeu « social », toléré ou encouragé, et qui ne pose pas de problèmes aux usagers. Des sociologues ou des anthropologues regrettent que l’étude d’un phénomène quantitativement marginal puisse servir de grille principale d’analyse, ou de base pour des décisions politiques, en s’appliquant de fait alors à un ensemble beaucoup plus vaste : les joueurs dans leur ensemble pourraient être pénalisés, ou stigmatisés, par des analyses basées sur le jeu pathologique.

Descriptions du jeu pathologique

Caractéristiques

Le psychanalyste Edmund Bergler propose, en 1957, dans son ouvrage « the Psychology of Gambling » une description systématique du « gambler », du joueur pathologique, qu’il oppose au « joueur du dimanche » (« not everyone who gambles is a gambler », écrit-il).

Selon lui, il existe six caractéristiques du joueur pathologique :

1/ Il doit jouer régulièrement : il s’agit là d’un facteur quantitatif, mais dont l’importance ne peut être négligée : comme pour l’alcoolisme, la question est ici de savoir à partir de quand le sujet joue « trop ».

2/ Le jeu prévaut sur tous les autres intérêts

3/ Il existe chez le joueur un optimisme qui n’est pas entamé par les expériences répétées d’échec.

4/ Le joueur ne s’arrête jamais tant qu’il gagne.

5/ Malgré les précautions qu’il s’est initialement promis de prendre, il finit par prendre trop de risques.

6/ Il existe chez lui un vécu subjectif de « thrill » (une sensation de frisson, d’excitation, de tension à la fois douloureuse et plaisante), durant les phases de jeu.

Le jeu pathologique selon le D.S.M.

Comme nous l’avons déjà signalé, l’apparition « officielle » du jeu pathologique comme entité individualisée dans la littérature à visée médicale et scientifique, remonte seulement à 1980, avec son introduction dans le D.S.M.III. Selon le D.S.M.IV (1994), le jeu pathologique est défini comme :

« Pratique inadaptée, persistante et répétée du jeu, comme en témoignent au moins cinq des manifestations suivantes :

1/ Préoccupation par le jeu (p. ex. préoccupation par la remémoration d’expériences de jeu passées ou par la prévision de tentatives prochaines, ou par les moyens de se procurer de l’argent pour jouer).

2/ Besoin de jouer avec des sommes d’argent croissantes pour atteindre l’état d’excitation désiré.

3/ Efforts répétés mais infructueux pour contrôler, réduire ou arrêter la pratique du jeu.

4/ Agitation ou irritabilité lors des tentatives de réduction ou d’arrêt de la pratique du jeu.

5/ Joue pour échapper aux difficultés ou pour soulager une humeur dysphorique (p. ex. des sentiments d’impuissance, de culpabilité, d’anxiété, de dépression)

6/ Après avoir perdu de l’argent au jeu, retourne souvent jouer un autre jour pour recouvrer ses pertes (pour se « refaire »)

7/ Ment à sa famille, à son thérapeute ou à d’autres pour dissimuler l’ampleur réelle de ses habitudes de jeu

8/ Commet des actes illégaux, tels que falsifications, fraudes, vols ou détournement d’argent pour financer la pratique du jeu

9/ Met en danger ou perd une relation affective importante, un emploi ou des possibilités d’étude ou de carrière à cause du jeu

10/ Compte sur les autres pour obtenir de l’argent et se sortir de situations financières désespérées dues au jeu

Ces critères reprennent en grande part ceux qui ont été proposés pour la définition de la « dépendance aux substances psychoactives ».

Ils font du jeu pathologique un ensemble équivalent aux toxicomanies dans une vision aujourd’hui traditionnelle où elles sont abordées comme entité morbide. D’autres grilles ou questionnaires ont été élaborées dans un esprit proche, celui de servir de base diagnostique, ainsi que d’outil d’évaluation statistique, ou d’appréhension de l’évolution d’un cas.

Ainsi du South Oaks Gambling Screen, de Lesieur et Blume (1987). Cette grille comporte des questions essentiellement centrées sur le jeu et l’argent, et est considérée comme un outil statistique fiable par la plupart des auteurs.

Nous verrons que l’association Gamblers Anonymous, Joueurs Anonymes, propose aussi un questionnaire, à visée essentielle d’auto-évaluation, destinée à aider le futur membre à prendre conscience de ses difficultés.

Il existe une adéquation et une parenté entre les critères diagnostiques du D.S.M, et les questions du South Oaks Gambling Screen (S.O.G.S) : ce dernier apparaît donc un outil adapté, dans la mesure où l’on accepte les définitions du premier.

Relations de comorbidité

La trajectoire du joueur

Est aussi souvent mise en avant comme élément descriptif : avec Custer, et après Dupouy et Chatagnon, (1929) il est généralement admis que le joueur pathologique passe par une série de phases stéréotypées :

  •  Phase de gain (winning phase) : c’est l’engagement dans le monde du jeu, avec peut-être la croyance que les gains vont pouvoir résoudre toutes les difficultés existentielles préexistantes. Mais il est aussi possible de faire l’hypothèse que le gain, la rencontre avec la chance, a sinon le rôle traumatique d’une « rencontre avec le réel », du moins celui d’une déstabilisation, d’une perte des repères antérieurs…
  •  Phase de perte (loosing phase) : le joueur va rejouer pour tenter de « se refaire ». Avec Dupouy et Chatagnon, on pourrait souligner ici l’apparition d’une dimension de besoin : besoin d’abord d’argent, reporté sur l’idée de gagner à nouveau, besoin ensuite simplement de rejouer…
  •  Phase de désespoir (desperation phase). Longtemps, c’est dans le jeu que le sujet cherche la solution de difficultés qui s’accumulent.

L’ensemble de ces phases s’étend sur plusieurs années, de 10 à 15 ans, favorisant l’assimilation métaphorique du jeu pathologique à une maladie physique progressive…

Pour Custer, il n’y aurait alors que quatre types d’issues à cette situation : le suicide, la délinquance et l’incarcération, la fuite, ou l’appel à l’aide.

Ici encore, le parallèle s’impose avec les toxicomanies. Dans celles-ci, il est en effet classique d’admettre que la prise de drogues est d’abord vécue subjectivement de façon très positive : c’est la découverte du plaisir, du « flash », de la « planète », puis la classique lune de miel. La dépendance même peut, à certaines périodes et chez certains sujets, jouer le rôle d’une forme d’adaptation, voire d’automédication. C’est plus tard, après que la prise de drogues ne semble plus correspondre qu’à la satisfaction d’un besoin, et que tous les autres investissements se sont évanouis, que le sujet tentera de changer, de façons diverses. Selon la formule des Alcooliques Anonymes, il faut toucher le fond pour réellement vouloir changer, et s’en sortir.

Cette description par phases serait l’une des bases d’une description de type médical du jeu, qui peut apparaître comme une maladie progressive, aux étapes prévisibles.

Rosecrance (1986) résume, pour la critiquer, cette vue du « joueur compulsif » :

Elle serait caractérisée par les éléments suivants :

1/ Il y a un phénomène unique qui peut être nommé « jeu compulsif ».

2/ Les compulsifs sont qualitativement différents des autres joueurs.(…)

3/ Les compulsifs manifestent progressivement une « perte de contrôle » qui les rend incapables d’arrêter de jouer.

4/ Le jeu compulsif est un état progressif qui suit un développement inexorable à travers une série de phases distinctes :

 a/ Le succès initial, accentué par un « gros score », conduit à l’attente irréaliste que des gains encore plus grands seront obtenus par une augmentation du jeu.

 b/ Avec l’augmentation du jeu, le succès diminue…

 c/ Le besoin de continuer à jouer (…) devient une compulsion dévorante.

 d/ La conception de l’argent se change en moyen plutôt qu’en fin.

 e/ Le joueur souffre de troubles psychologiques- des sentiments de culpabilité inconscients le mènent à une situation où il est incapable de s’arrêter quand il gagne.

 f/ Le stade suivant est celui de la quête (chase) (…)

 g/ Des tentatives fréquentes d’abstinence…

 h/ Le joueur touche le fond…

5/ Le jeu compulsif est une condition permanente et irréversible. Le seul « traitement » est l’abstinence totale et irréversible.

Épidémiologie, profils sociologiques Les études en population générale tendent à démontrer que le jeu pathologique est relativement répandu : le D.S.M IIIR en estime la prévalence entre 2% et 3% de la population adulte., et note que le trouble est plus fréquent chez l’homme que chez la femme.

Aux États-Unis (Lesieur), comme au Canada (Ladouceur), des études tendent à démontrer que cette prévalence est de l’ordre de 1 à 2%, plus si l’on inclut dans la recherche les « joueurs à problème ». Ces chiffres sont l’objet de débats, et d’autres auteurs tendent à montrer qu’ils seraient plus près de 0,5%… Mais l’important est de noter que pour tous, cette prévalence du jeu pathologique est nettement plus importante dans les pays ou les États dans lesquels le jeu est légalisé, et le jeu « normal » répandu. Le Nevada reste une région où le jeu pathologique est très répandu, alors que l’Iowa, dans lequel le jeu est réprimé, compte moins de joueurs pathologiques que les autres états nord-américains. En Europe, l’Espagne serait le pays où le problème est le plus important, du fait de la très grande diffusion des jeux, notamment des machines à sous…

Environ 500 000 machines à sous sont réparties sur le territoire ibérique, elles sont insérées dans presque tous les lieux publics et on estime que 8% des Espagnols s’y adonnent, d’autant que les tragaperras, avec leurs multiples boutons et combinaisons, leur voix de synthèse, donnent au joueur l’illusion du contrôle. Le juego est devenu quasiment la première industrie du pays et l’Espagne occuperait le troisième rang mondial en matière de dépenses liées aux jeux de hasard (l’équivalent de 120 milliards de Francs).

Les études indiquent aussi qu’il s’agit d’une problématique surtout masculine, jeune (surreprésentation des étudiants), et qui touche particulièrement les couches socialement défavorisées ou minoritaires de la population.

Il semble d’ailleurs que jeunes, pauvres, et femmes, soient sous-représentés dans la population admise en traitement, donc dans certaines études.

Le fait que le jeu pathologique soit avant tout masculin, comme d’ailleurs les toxicomanies aux drogues illicites, et, de façon moins nette aujourd’hui, l’alcoolisme, n’est pas sans poser un certain nombre de questions.

Les différences entre hommes et femmes concernent tant de niveaux, que les causes de cette différenciation ne peuvent être évidentes a priori.

Mais ce serait une démarche précipitée que de chercher les raisons de cette prédominance masculine dans le champ de la physiologie, ou de la psychologie. (Selon Bergler, il n’y a guère de différences entre les raisons, les déterminismes psychiques, qui conduisent une femme ou un homme à jouer. Plus récemment, R. Tostain dit la même chose, en des termes plus sophistiqués : « Que des femmes, elles aussi, mettent leur phallus sur le tapis ne me paraît pas être un obstacle à cette interprétation. Si une femme est vraiment joueuse, on retrouvera sans doute que pour n’avoir jamais tout à fait renoncé à l’avoir du pénis, la question de l’être du phallus puisse pour elle en ces termes se poser »).

Avant d’entrer dans de telles considérations, ou de les critiquer, il nous apparaît nécessaire de tenir compte du fait que la culture, l’histoire, les modes sociétaux de régulation du jeu, sont encore ici au premier plan, et vont influencer à la fois le contexte des études, et les conceptions des chercheurs.

Les femmes ne jouent pas dans des cercles interdits aux femmes, comme elles ne buvaient pas dans des tavernes réservées aux hommes.

Même si les ségrégations tendent, dans les cultures actuellement dominantes, à devenir obsolètes, un surcroît de stigmatisation peut continuer à s’attacher au jeu, lorsqu’il s’agit de jeu au féminin.

L’imagerie traditionnelle, depuis le Moyen-Age et l’âge classique, traite des femmes et du jeu de façon en quelque sorte latérale :

 D’une part, comme objet de consommation, la prostituée ou la courtisane participe de l’imagerie des cercles et maisons de jeu comme lieux de débauche et de perdition, zone de plaisirs troubles, autres, interdits, le sexe, l’alcool, les drogues…

 D’autre part, comme victime, c’est l’image (et souvent encore la réalité), de l’épouse et de la mère, mise à mal, menacée de destruction, par la passion pour le jeu du mari et du père. Les premières répercussions qui viennent attester le caractère démesuré, anormal, « pathologique », du jeu, sont d’ordre domestique.

C’est encore la femme du joueur, plus que la joueuse, qui est souvent étudiée, et le parallèle avec l’alcoolisme s’impose ici encore.

Les descriptions montrent alors que longtemps il existe une « cécité », une absence de prise de conscience des difficultés du conjoint, d’autant que celui-ci les masque. Puis de longues tentatives de soutien, de remise en question, mais dans un contexte de tolérance, voire l’acceptation d’un rôle de victime rédemptrice qui est souvent l’objet des réflexions des observateurs.

Le jeu pathologique en France

Une étude menée en France auprès des personnes consultant le service téléphonique S.O.S. Joueurs (A. Achour-Gaillard, 1993) donne un aperçu de la population française des joueurs dépendants.

Ce travail met en évidence une très forte surreprésentation des hommes (plus de 90% des sujets), un âge de 25 à 44 ans, la tranche la plus représentée étant les 40 – 44 ans.

Une majorité de ces joueurs sont mariés, et ont des enfants.

La plupart ne jouent qu’à un seul jeu, les femmes surtout aux machines à sous.

Une majorité de ces joueurs sont surendettés, et l’altération des relations conjugales est une conséquence fréquente.

Près de 20% des joueurs ont commis des délits.

L’auteur remarque à la fois que cette étude n’est qu’exploratoire, mais qu’elle semble en accord avec les résultats des recherches nord-américaines : les différences de culture, quant au jeu, comme les différences de conception, quant à l’abord de ce problème, n’empêchent donc pas une convergence, dans l’appréciation globale du phénomène ou le profil des joueurs pathologiques.

Comorbidité psychiatrique

Dépression et états maniaques ou hypomaniaques

Les dépenses inconsidérées, parmi lesquelles pourrait se trouver une frénésie de jeu, sont l’un des premiers symptômes classiquement décrits en psychiatrie dans les débuts d’un épisode maniaque ou hypomaniaque, qu’il entre ou non dans le cadre d’un trouble bipolaire (psychose maniaco-dépressive).

Les études épidémiologiques ou cliniques tendent à montrer une importante relation, entre la dépression et le jeu pathologique

Personnalités antisociales

La délinquance est un élément fréquemment retrouvé dans les cas de jeu pathologique. Le D.S.M. insiste sur cette dimension, après avoir (dans sa troisième version), exclu les « troubles de la personnalité antisociale », du cadre du jeu pathologique. Selon le D.S.M. IIIR, « Les problèmes liés au jeu sont souvent associés à la personnalité antisociale, et, dans le jeu pathologique, le comportement antisocial est fréquent. Lorsque les deux troubles sont présents, les deux diagnostics doivent être faits. »

Usage de drogues et d’alcool

Selon une étude de Lesieur et Blume (1993), qui ont passé en revue l’essentiel de la littérature technique en la matière, les recoupements (« overlaps ») entre jeu pathologique et abus de substances psychoactives sont très larges. Parmi les personnes en traitement pour dépendance à l’alcool ou aux drogues, de 9 à 14% sont aussi des joueurs pathologiques. Ces pourcentages sont à multiplier par deux si l’on inclut la catégorie des « joueurs à problèmes ».

Dans l’autre sens, si l’on étudie des cohortes de joueurs pathologiques en traitement, de 47 à 52% d’entre eux se révèlent aussi présenter une dépendance ou un abus d’usage d’alcool ou de drogues.

Nous verrons qu’il existe des éléments communs entre d’une part l’alcoolisme ou la toxicomanie, d’autre part le jeu pathologique. Aussi que certaines personnes peuvent passer de l’une à l’autre de ces « pathologies ».

Troubles des conduites alimentaires

Des parallèles théoriques peuvent aussi exister entre jeu pathologique et troubles des conduites alimentaires, anorexie, boulimie, dans la mesure où ces troubles sont avant tout décrits en termes de comportements auto-infligés, et comportent les caractéristiques d’impulsivité, ou de compulsivité, qui sont évoqués dans le cas du jeu pathologique.

Les études sur le sujet sont rares, mais il semble (Lesieur et coll.) que chez les femmes qui s’adonnent au jeu de façon excessive, les boulimiques soient nettement sur représentées.

Modèles explicatifs

Théories psychanalytiques

Freud et Dostoïevski

Le texte psychanalytique le plus célèbre sur le jeu n’est pas le premier en date : il date de 1928, alors que par exemple Von Hattinberg avait traité du jeu dès 1914. Il présente un paradoxe de plus : ce n’est pas un texte sur le jeu, ni une monographie sur un patient joueur, mais sur une personnalité célèbre, que Freud connaissait par ses oeuvres, et par des études biographiques.

C’est la personne de Dostoïevski, non seulement sa passion du jeu, que Freud tente de cerner.

Ce bref essai a été depuis sa parution abondamment commenté et critiqué, sous des angles divers.

Ce petit texte – et le fait qu’il continue à être abondamment cité le prouve – contient sans doute, et jusque dans ses réticences, une part essentielle des réflexions psychanalytiques sur le jeu, dans lequel « on ne peut voir (…) autre chose qu’un accès indiscutable de passion pathologique »

Freud élimine d’entrée l’idée que l’appât du gain soit la cause du jeu. Dostoïevski est d’ailleurs très explicite sur ce point : il n’y a d’autre but que « le jeu pour le jeu ».

Et cette passion, selon Freud, a la fonction psychique d’une conduite d’autopunition. Ainsi s’éclaire la séquence cyclique et répétitive, chez Dostoïevski, d’accès frénétique et ruineux de jeu, puis de phase de remords et auto flagellation, enfin de renouveau de la créativité littéraire : « Quand le sentiment de culpabilité de Dostoïevski était satisfait par les punitions qu’il s’était infligées à lui-même, alors son inhibition au travail était levée et il s’autorisait à faire quelques pas sur la voie du succès ».

Le but de l’analyse est donc de chercher en quoi ce besoin inconscient de se punir est fondé, quelles sont les sources profondes du sentiment de culpabilité. La « digression » freudienne sur la nouvelle de S. Zweig vise à établir le lien entre ce sentiment de culpabilité, ou plutôt le besoin de punition, et une origine pubertaire, dans le rapprochement des fantasmes oedipiens et la masturbation : « Le fantasme tient en ceci : la mère pourrait elle même initier le jeune homme à la vie sexuelle pour le préserver des dangers redoutés de l’onanisme. Notons que le parallèle soulevé par Freud entre le jeu et la masturbation peut s’appliquer à tout l’ensemble des »pathologies des conduites« , regroupées dans le cadre des »troubles des impulsions«  : trichotillomanie, pyromanie, kleptomanie… Comme le jeu, ces accès passionnels, à la fois irrésistibles et »égosyntones« peuvent être vus comme une dérivation, une substitution, de la première »grande habitude » problématique (du moins en 1928…), la masturbation.

Mais la conduite d’autopunition et le sentiment conscient ou inconscient de culpabilité de Dostoïevski proviennent aussi de l’autre versant de la structure oedipienne : l’ambivalence envers le père, qui inclut l’agressivité meurtrière.

Le parricide, qui hante l’oeuvre de l’écrivain, serait la clé de voûte de sa conduite masochiste.

Schématiquement, la menace de castration s’articule autour de deux positions différentes du moi : d’une part, la menace directe de punition liée à la haine envers le père, le désir de le supprimer, de le remplacer. D’autre part, effet de la bisexualité universelle, une position passive de soumission, fantasme de tenir le rôle d’objet sexuel du père, qui raviverait l’angoisse de castration.

La perte au jeu devient cette punition par l’entité paternelle : « Toute punition est bien dans son fond la castration et, comme telle, satisfaction de la vieille attitude passive envers le père. Le destin lui-même n’est en définitive qu’une projection ultérieure du père. »

J.B. Pontalis remarque que si Freud, d’une certaine manière, résiste à la « pathologie » de Dostoïevski, c’est que chez ce dernier elle met en acte ce meurtre du père qui, fantasmé, symbolisé, est l’un des pivots de la pensée freudienne. La biographie d’Henri Troyat montre en effet que le voeu de mort du père était chez Dostoïevski tout à fait conscient, et non refoulé, et que la mort violente de ce père fut saluée par le fils comme une libération…

Reste que ce texte propose, comme mécanisme profond de la conduite du joueur pathologique, une problématique qui est celle de l’intégration de la Loi, dans la mesure où le meurtre du père, et les mécanismes de son refoulement ou de son dépassement, sont à la fois à la base, pour l’individu, de la constitution des instances morales, et pour l’humanité (selon la vision du père originel de la horde primitive de « Totem et Tabou ), une condition de l’intégration de l’individu comme membre de la communauté humaine, de la civilisation.

Le joueur selon E. Bergler

« The psychology of gambling », ouvrage du médecin psychanalyste américain Edmund Bergler fit longtemps autorité en matière de ce qui aujourd’hui est jeu compulsif, pathologique, ou addictif.

Expression d’une « névrose de base » correspondant, comme l’alcoolisme, à une régression orale, le jeu serait la mise en acte d’une séquence toujours identique, représentant une tentative illusoire d’éliminer purement et simplement les désagréments liés au principe de réalité, au profit du seul principe de plaisir.

Cette opération nécessite un retour à la fiction de la toute-puissance infantile, et la rébellion contre la loi parentale se traduit directement, chez le joueur, par une rébellion latente contre la logique.

L’agression inconsciente (contre les parents, représentant la loi, et la réalité), est suivie d’un besoin d’autopunition, impliquant chez le joueur la nécessité psychique de la perte.

Une séquence de jeu correspondrait donc au scénario fantasmatique suivant :

  •  Premièrement, je suis tout-puissant, je commande le destin, et je me moque des règles, qui ne sont qu’hypocrisie.
  •  Deuxièmement, je suis puni, mais je ne m’en soucie pas intérieurement, bien que consciemment je sois une victime innocente.
  •  Enfin, je suis supérieur aux géants qui me punissent : c’est en effet moi qui les fait me punir…

Ce schéma permettrait d’éclaircir à la fois les conduites du joueur type, le « joueur classique » de Bergler, et certains traits particuliers de certains joueurs :

Le « mystérieux frisson », excitation et tension à la fois agréable et désagréable, l’ineffable du jeu, serait simplement lié au plaisir de la reviviscence de la toute-puissance infantile, mêlé à l’angoisse de l’attente de la punition.

Autres travaux

 Il convient de signaler l’importance d’un auteur, longtemps considéré comme majeur, qui s’inscrit dans une optique d’utilisation clinique, thérapeutique, de la psychanalyse, et dont la proximité de démarche avec Bergler tient sans doute à une trajectoire relativement comparable.

Otto Fenichel est aussi un psychanalyste européen, qui contribua au développement de cette discipline aux États-Unis.

Dans son travail impressionnant, « la psychanalyse des névroses », publié en 1945, il tente de faire le tour de l’ensemble des formes de pathologie mentale, et de montrer en quoi la psychanalyse peut en éclairer la compréhension. Il fait une place au jeu, et cite Bergler à ce propos (parmi les 1646 références bibliographiques de l’ouvrage…).

Du jeu, « combat contre le destin », il conclut que « Sous la pression des tensions internes, le caractère badin peut se perdre ; le Moi ne peut plus contrôler ce qu’il a mis en train, et est submergé par un cercle vicieux d’anxiété et de besoin violent de réassurance, angoissant par son intensité. Le passe-temps primitif est maintenant une question de vie ou de mort. »

Fenichel fait par ailleurs la distinction entre des névroses « compulsives », où le sujet est obsédé par l’idée, comme imposée de l’extérieur, de commettre un acte, et contre laquelle il lutte, et des « névroses impulsives », où l’acte est commis de façon syntone au moi : la base de la classification des « troubles des impulsions » du D.S.M. trouve ici son origine, et Fenichel classe d’ailleurs dans les névroses impulsives, outre le jeu, la pyromanie et les fugues impulsives. Proche des impulsions, se trouve pour lui la catégorie des « caractères dominés par leurs instincts », au premier rang desquels, les toxicomanes (et alcooliques). Il décrit aussi dans la même catégorie des « addictions sans toxique », toxicomanes sans drogue, boulimie et autres troubles des conduites alimentaires.

La psychanalyse, particulièrement nord-américaine, est donc pour beaucoup dans une perception du jeu comme pathologie, et bien des descriptions actuelles sont influencées par ces conceptions.

Bergler, comme Fenichel, se situent dans le cadre d’approches cliniques à visée pragmatique, non éloignées d’une vision médicale.

Jacques Lacan, dans son séminaire sur la lettre volée, pose de façon plus « philosophique » et lapidaire la question du joueur :

« Qu’es-tu, figure du dé que je retourne dans ta rencontre (tuch) avec ma fortune ? Rien, sinon cette présence de la mort qui fait de la vie humaine ce sursis obtenu de matin en matin … »

Les signifiants, la réponse du dé, est bien de l’ordre de l’ultime, de ce qui dépasse le simple désir humain : « Marquer les six côtés d’un dé, faire rouler le dé ; de ce dé qui roule surgit le désir. Je ne dis pas désir humain, car, en fin de compte, l’homme qui joue avec le dé est captif du désir ainsi mis en jeu. Il ne sait pas l’origine de son désir, roulant avec le symbole écrit sur les six faces. » (Séminaire, livre 2).

Dans un article de 1967, (revue L’Inconscient), « Le joueur, essai psychanalytique », R. Tostain reprend la question du sens de la conduite du joueur.

Le hasard, pour le joueur, serait « cet Autre supposé savoir auquel il peut se fier, se confier, tout comme le faisaient les Anciens quand ils lisaient dans le ciel l’heure de la bataille à livrer. »

Reformulant les analyses freudiennes, la problématique de la castration devient clairement, dans son exposé, celle du rapport du sujet à la Loi, qui n’est pas simplement écrasement par la culpabilité, et simple besoin de punition :

« En ce sens, il ne me paraît pas que le joueur désire inconsciemment perdre pour satisfaire à un bien hypothétique sentiment de culpabilité qui n’a nulle place dans la dynamique du désir.

Ce qu’il veut, c’est se soumettre à la Loi. Cette Loi qui exige qu’il renonce à son avoir pour pouvoir donner. Il agit comme s’il savait qu’il n’y a de don que de ce qu’on a pas parce qu’on a renoncé à l’avoir. »

Il y a donc dans le cas du joueur une problématique très particulière, qui serait à situer dans une forme de négation et de reconnaissance de la nécessité de la castration, de l’accès la Loi.

L’origine de cette singulière attitude envers la Loi symbolique, « l’ordre symbolique, légal, celui du signifiant phallique » ( vouloir, comme si l’on savait, y accéder…), est à chercher dans quelque dysfonctionnement de la fonction paternelle, et Tostain revient à Dostoïevski, pour tenter d’éclairer « ce qui, au niveau du nom du père, manque que son fils tente de combler en jouant. ». Et la clé en serait non, comme pour Freud, dans le caractère inconscient du voeu de parricide, mais au contraire dans le fait qu’il n’ait pas pu le refouler…

Modèles comportementalistes et cognitifs

Le comportementalisme opérant ou skinnérien

Le conditionnement opérant est sans doute le mode d’explication le plus simple et le plus évident d’une dépendance au jeu, si celle-ci est conçue comme un comportement, ou un ensemble de comportements.

Rappelons que les travaux de Skinner sont dérivés des études sur l’apprentissage animal, initialement dans la suite de la « loi de l’effet » de Thorndike.

Il s’agit donc surtout au départ de l’étude de comportements simples et individuels.

Le schéma de base en est très simple, en « feed back » : un comportement produit une conséquence, et cette conséquence pourra renforcer ou non ce comportement.

Le renforcement se traduit par une augmentation de l’émission du même comportement, en fréquence ou en intensité.

L’opérant, le comportement étudié, peut donc être l’objet d’un renforcement positif, ou d’un renforcement négatif, si la conséquence entraîne une diminution de la fréquence du comportement. Il peut aussi « s’éteindre », en l’absence de renforçateur positif.

Les contingences de renforcement représentent le lien entre le comportement et sa conséquence.

La contiguïté est le rapprochement temporel de ces deux données, condition nécessaire aux renforcements tant positif que négatif. (Chez le pigeon, le renforçateur doit suivre de six secondes l’émission du comportement pour être efficace…).

A priori, de façon générale, un renforçateur immédiat a plus de chances d’être efficace qu’un renforçateur différé.

Les renforçateurs primaires sont ceux qui sont liés aux fonctions vitales, physiologiques, comme la nourriture.

L’expérimentation animale montre qu’il existe aussi des renforçateurs secondaires, acquis : si par exemple un singe apprend à obtenir en poussant un levier, un jeton qui lui-même permet d’obtenir de la nourriture, le jeton est un renforçateur secondaire.

Un renforçateur secondaire, s’il permet l’accès à divers renforçateurs primaires, présente l’avantage d’éviter la saturation, l’inefficacité qui résulte de l’emploi du même renforçateur primaire. (Le pigeon peut cesser d’avoir faim…).

La généralisation du comportement est le fait qu’il continue à être émis, en l’absence du renforçateur initial.

Le « principe de Premack » énonce que tout comportement émis régulièrement à une fréquence élevée peut être lui-même utilisé comme renforçateur.

Les programmes de renforcement définissent le mode de distribution des renforçateurs par rapport à l’émission d’un comportement. Sont distingués des programmes à proportion, où le renforçateur suit un certain nombre d’émissions du comportement (si ce nombre est fixe, il s’agit d’un programme à proportion fixe), et des programmes à intervalle, où le renforçateur est donné à certains intervalles prédéterminés, fixes ou variables.

De façon générale, la rapidité du renforcement d’un comportement sera grande dans des programmes à renforcement quasi-systématiques. Mais des programmes à proportion et intervalles aléatoires engendreront une constance, une généralisation du comportement…

Ce rappel succinct permet de voir comment, si le jeu est assimilé à un comportement, il est tentant de voir dans l’argent du gain un renforçateur secondaire.

Les « machines à produire du hasard », machines à sous, cartes à gratter, etc., auront alors valeur de programmes de renforcement aléatoires.

C’est ainsi qu’elles sont traitées par les concepteurs, qui visent par définition à renforcer le comportement-cible « mettre de l’argent dans la machine »…

B.F. Skinner, pape du béhaviorisme, ne pouvait manquer d’insister sur ce rapprochement d’une conduite humaine avec les mécanismes du dressage animal.

En 1953, dans « science and human behavior » (Appleton Century Crofts, N.Y), il affirme :

« L’efficacité de tels programmes à produire des taux de réponses élevés est connue depuis longtemps des propriétaires des établissements de jeu. Machines à sous, roulette, dés, courses de chevaux, etc. rapportent selon un programme de renforcement à rapport variable (variable ratio-reinforcement).(…) Le joueur pathologique est l’exemple même du résultat. Comme le pigeon avec ses cinq réponses par seconde pendant plusieurs heures, il est la victime d’une contingence de renforcement imprévisible. Le gain ou la perte au long terme est presque sans importance (irrelevant) au regard de l’efficacité de ce programme. »

Le comportementalisme répondant ou pavlovien

Le conditionnement répondant constitue le champ des classiques « réflexes conditionnés ». Le principe en est bien connu, et se déroule en trois phases :

  •  d’abord, un stimulus inconditionnel entraîne une réponse inconditionnelle. (La présentation de nourriture fait saliver le chien).
  •  Ensuite, un stimulus conditionnel s’ajoute au stimulus inconditionnel, et la même réponse inconditionnelle se produit (le son de la clochette s’ajoute à la présentation de nourriture)
  •  Enfin, le stimulus conditionnel produit la réponse, conditionnelle.

Des mécanismes de ce type sont évoqués en matière de toxicomanies pour expliquer certains aspects de la dépendance, et notamment l’importance du contexte, du cadre, des « rituels » associés à la prise de drogue ou à la conduite addictive. Des « retours de manque », ou des impulsions à reprendre de la drogue sont ainsi souvent notés chez des héroïnomanes sevrés, lorsqu’ils se retrouvent dans leurs anciens lieux de « défonce », ou simplement qu’ils entendent une musique, qui est associée au souvenir de la drogue.

Souvent de façon implicite, les programmes de traitement d’inspiration comportementaliste font une grande part à ce versant de conditionnement répondant : notamment lorsqu’ils insistent sur la nécessité, pour un sujet, d’éviter les lieux, les ambiances, les rituels, qui sont rattachés au jeu lui-même.

Ces deux aspects du comportementalisme peuvent-ils expliquer la conduite d’un joueur excessif ? Il convient de distinguer en effet le mécanisme d’apprentissage ou d’acquisition d’un comportement, de la complexité de l’engagement d’un être humain dans une conduite.

La question pourrait être reformulée : même si l’on admet que les mécanismes de conditionnement sont à la base des comportements, faut-il en déduire que le seul hasard des contingences de renforcement va transformer un individu en toxicomane ou joueur pathologique ?

Selon par exemple G. Bateson, qui parle en termes de niveaux d’apprentissage, il y aurait là une erreur manifeste : l’apprentissage par conditionnement, celui des comportements, est d’un autre niveau logique que l’apprentissage de conduites complexes, qui impliquent un « apprentissage des apprentissages » du niveau précédent…

Au service des recherches biologiques, neurophysiologiques ou pharmacologiques, le comportementalisme et le dressage animal permettent d’explorer les deux axes principaux des mécanismes de la dépendance :

 D’une part, la tolérance, le fait que la prise répétée d’une substance entraîne au bout d’un certain temps la nécessité d’augmenter les doses pour obtenir un effet similaire.

La notion de processus opposants (« opponent process » de Solomon) met en valeur l’importance potentielle de ce mécanisme, même en ce qui concerne des addictions sans drogues : schématiquement, tout se passe comme si l’organisme sécrétait peu à peu un processus inverse à celui qu’induit la substance, ou la conduite addictive. La diminution des effets, la nécessité d’augmenter les doses de substance, ou la fréquence de la conduite, serait la résultante de ces processus contradictoires (un effet agréable, après un certain temps, entraîne la production par l’organisme d’un processus désagréable. La somme des deux est perçue par l’individu comme la simple diminution de l’effet agréable…).

Les syndromes de sevrage peuvent alors être expliqués par la persistance pendant un certain temps, du processus opposant (généralement désagréable), après l’arrêt du processus initial (généralement agréable).

 D’autre part, la sensibilisation : c’est le fait qu’un individu, qui a été « accroché », dépendant à une substance, va garder dans son organisme une trace de cette dépendance. Même après un long temps de sevrage et d’abstinence, il sera plus sensible qu’un autre aux effets du « produit ». Il en redeviendra aussi plus vite à nouveau dépendant.

Le rapprochement entre ces considérations et le vécu addictif apparaît très éclairant. On peut mieux entrevoir comment ces mécanismes peuvent être en cause dans des processus d’escalade, comme celui décrit dans les « phases » du jeu pathologique.

Mais il faut se garder des généralisations hâtives, et ne pas oublier que les « modèles animaux » ne sont transposables à l’homme que de façon très métaphorique, et tendent à se complexifier.

Ceci notamment par la place de plus en plus grande qu’accordent les chercheurs au contexte, à l’environnement, à l’éthologie…

Des approches cognitives

Tendent de prendre acte de cette différence des niveaux d’apprentissage, et de la complexité des conduites humaines, en s’intéressant aux croyances, aux attentes, et aux représentations des sujets concernés.

Cet angle de regard, en matière de toxicomanies ou d’addictions au sens large a été particulièrement développé aux États-Unis par G. A. Marlatt, et en matière de jeu pathologique, au Québec par R. Ladouceur.

La première motivation des joueurs, dont l’activité remonte généralement à l’adolescence, est de gagner de l’argent. Cet aspect de la conduite est renforcé dans les cas de gains initiaux, phase de gain ou « big win ».

Mais surtout, Ladouceur insiste sur le rapport particulier que le joueur entretient avec le hasard, et spécialement sur la conviction ou la croyance en sa propre capacité à influencer le cours du jeu.

Plusieurs analyses de situations réelles, ou des protocoles expérimentaux, permettent de vérifier cette hypothèse :

 Entre des jeux où les possibilités, les probabilités objectives de gain sont les mêmes, et totalement indépendantes de l’activité du joueur, celui-ci aura d’autant plus tendance à s’attribuer le résultat, qu’il aura exercé une part active dans le déroulement de la séquence de jeu. Autrement dit, au niveau d’une conviction intérieure, ce n’est jamais la même chose de regarder quelqu’un d’autre lancer le dé, ou de le lancer soi-même.

« …plus le joueur participait au jeu, plus il misait d’argent et plus il effectuait des paris risqués (…) Ce résultat se confirma autant chez les joueurs réguliers que chez les joueurs occasionnels ».

 Les joueurs pathologiques entretiennent plus que d’autres une conception « inadéquate », non conforme aux logiques mathématiques, qui leur fait nier ou sous-estimer la part du hasard dans le déroulement du jeu.

Mais même chez ceux qui acceptent le fait que le jeu auquel ils s’adonnent est de pur hasard, les conceptions s’avèrent erronées en terme de calcul des probabilités. Avec G.A. Marlatt, il est possible de dire que ces personnes attendent du jeu plus que ce qui serait raisonnable, comme les « addicts » de leur drogue.

Nous retrouvons donc ici, au niveau des représentations et des attentes des individus, les différents aspects évoqués dans la pratique du jeu en général, quant à la reconnaissance/négation du hasard. Le recours aux systèmes et martingales est parfois aussi peu rationnel que le recours aux fétiches, pattes de lapins ou trèfles à quatre feuilles…

 La facilité avec laquelle un sujet va tendre à s’attribuer faussement un pouvoir sur des événements aléatoires pourrait être liée à un profil psychologique souvent relevé chez les joueurs pathologiques :

Ce joueur est le plus souvent un homme, qui aime la compagnie, les groupes, qui se conduit en meneur, en décideur, se montre hyperactif et extraverti, d’une intelligence et d’un sens pratique supérieurs à la moyenne. L’expérience lui a donc appris qu’il savait gagner, prendre des risques, et l’important pour lui est de gagner. Son milieu d’origine aurait particulièrement valorisé l’argent et le pouvoir…

 Les étapes d’une « carrière » de joueur ne font souvent, par l’analyse que tente d’en faire lui-même le sujet, que renforcer les croyances erronées initiales. (Les raisons d’un échec ne seront que rationalisations, puis motifs d’essayer de gagner à nouveau).

Marlatt montre que nombre de « rechutes » sont souvent préparées par les sujets, à leur propre insu. Des décisions apparemment sans aucun rapport, mais en fait des prétextes, vont les conduire à s’exposer à nouveau au jeu. Par exemple (de ces « apparently irrelevant decisions »), pour un Américain joueur, le fait de retourner à Las Vegas, juste pour voir le paysage…

La question de la recherche de sensations

La recherche active de sensations fortes est à l’évidence l’une des motivations, le plus souvent tout à fait consciente, des joueurs.

Avec le Pr. J. Ades, il est permis de considérer que « La recherche de sensations peut ainsi occuper une place centrale dans un modèle bio-psycho-comportemental de l’addiction. Elle permet, notamment, d’expliciter les relations entre dépendances aux substances psycho-actives (alcool, drogues, tabac…) et dépendance à des comportements sans usage de drogue, dont la parenté peut reposer sur la présence d’un tel facteur psycho-biologique favorisant. »

La notion de recherche de sensation a été développée aux États-Unis par Marvin Zuckerman, qui a développé sous forme de questionnaire une échelle de recherche de sensations (Sensation Seeking Scale).

Progressivement, cet auteur en est venu à considérer la recherche de sensations comme un trait de personnalité, qui pourrait avoir des bases physiologiques, voire génétiques.

Certains sujets, plus que d’autres, auraient besoin d’éprouver des sensations fortes, ou plutôt présenteraient une recherche de stimulations élevées, ces sujets étant moins sensibles que d’autres, moins aptes à ressentir des éprouvés liés à des stimulations banales…

Cette vision presque « physiologique », permet le rapprochement de la recherche de sensation humaine avec les conduites d’exploration et de nouveauté chez les animaux, qui font l’objet d’études neurophysiologiques.

Parmi les éléments explorés par l’échelle de recherche de sensations, on retrouve :

  •  Un facteur de recherche de danger et d’aventure
  •  Un facteur de recherche d’expériences.
  •  Un facteur de désinhibition.
  •  Un facteur de susceptibilité à l’ennui.

globalement, cette échelle permet de distinguer des forts chercheurs de sensations (H.S : High sensation seekers) de faibles chercheurs de sensations (L.S : Low sensation seekers).

Si les toxicomanes ou alcooliques sont très régulièrement cotés comme « H.S », il devrait en être de même des joueurs pathologiques.

Or, la littérature en la matière est quelque peu contradictoire, et il serait prématuré de la considérer comme suffisante. Selon les études la corrélation entre jeu pathologique et recherche de sensations, explorée par l’échelle de Zuckerman, se révèle soit positive, soit négative…

Si une différence se confirmait quant aux résultats au S.S.S entre le jeu pathologique et d’autres formes d’addictions, l’instrument lui-même devrait être interrogé : faudrait-il par exemple imaginer une différence importante de problématique entre prise de risque, et recherche de sensations ?

Études psychobiologiques

Les recherches actuelles se font dans le domaine où les scientifiques ont fait le plus de progrès, le champ de la neuropharmacologie, des neurotransmetteurs.

Mais l’exemple de la dépression, comme celui de la psychopathie (ou du caractère antisocial), montrent la difficulté à isoler des facteurs spécifiques du jeu pathologique : cliniquement, nous avons vu qu’il est souvent difficile de savoir si la dépression a précédé le jeu, qui a alors valeur de tentative d’automédication, ou si elle en est une simple conséquence. Et les mêmes questions vont se poser en ce qui concerne les conduites de délinquance, l’usage associé de drogues, de tabac, d’alcool, etc…

Les résultats de recherches biologiques visant à isoler des « causes » physiologiques du jeu pathologique sont donc à aborder avec beaucoup de prudence.

Hickey, Haertzen et Henningfield ont étudié en 1986 chez 19 volontaires ayant des antécédents de jeu compulsif les sensations procurées par la simulation du gain au jeu, et ont montré qu’elle générait une euphorie comparable à celle de drogues fortement toxicomanogènes ; effets euphorisants tout particulièrement comparables à ceux des drogues psychostimulantes. Ce qui, soulignent les auteurs, est en accord avec les observations se rapportant au jeu en tant qu’équivalent comportemental de l’usage de psychoanaleptiques.

Selon certains auteurs, un dysfonctionnement du système nor-adénergique central serait à envisager comme préexistant.

Les chercheurs aimeraient, en effet, pour l’ensemble des addictions, trouver des perturbations communes qui seraient origine, et non conséquence, de ces conduites.

Les perturbations des mécanismes des endorphines sont aussi évoqués, mais, là aussi, les résultats ne sont guère concordants. Il semble de plus que l’hétérogénéité du groupe « joueurs pathologiques », soit une cause de discordance des résultats (Blasczynski)…

Addictions et hypothèse ordalique

La notion de conduites ordaliques ( M. Valleur, A.J. Charles-Nicolas), pourrait être un élément central d’éclairage des aspects actifs, paradoxaux, des addictions.

Notre interrogation sur le versant ordalique des toxicomanies s’inscrit dans la suite de la démarche de C. Olievenstein, qui, depuis le début des années 70, tente d’élaborer une clinique des toxicomanies, en s’interrogeant, de façon plus descriptive et phénoménologique, que psychanalytique, sur la relation du toxicomane au plaisir, au temps, à la mort…

La notion de conduites ordaliques, introduite dès 1981 , s’inscrit dans ce cadre de réflexion, et correspond à une idée simple : la prise de risques peut, à certains moments et chez certains sujets, être activement recherchée, à travers un vécu d’épreuve, voire de mort et de résurrection.

A l’origine, l’introduction de cette notion avait essentiellement pour but de nuancer une vision des toxicomanies comme conduites autodestructrices. Celles-ci sont encore souvent interprétées au plan individuel comme un équivalent suicidaire , et nombre d’auteurs, implicitement, en font un équivalent de suicide mélancolique, recourant à une métaphore maniaco-dépressive de la toxicomanie, sans doute inaugurée par S. Rado, et poursuivie dans une optique kleinienne par H. Rosenfeld.

Dans cette optique, la toxicomanie est donc l’équivalent d’un suicide, et au plan collectif elle peut correspondre à une attitude sacrificielle d’une partie de la jeunesse.

Pour nuancer cette vision suicidaire sacrificielle des toxicomanies, nous avons donc été amenés à mettre en avant la fonction positive de la prise de risque, phénoménologiquement distincte d’un comportement autodestructeur…

Rappelons que l’ordalie est le terme qui désigne le jugement de Dieu, mode de preuve universel dans le droit antique. Dans les formes les plus anciennes et les plus pures d’ordalies, le sujet soupçonné de sorcellerie ou de crime est exposé à une épreuve par éléments naturels (poison, fer rouge, eau, etc.), et la mort est à la fois verdict et application de la peine.

La conduite ordalique désigne le fait pour un sujet, de s’engager de façon plus ou moins répétitive dans des épreuves comportant un risque mortel : épreuve dont l’issue ne doit pas être évidemment prévisible, et qui se distingue tant du suicide pur et simple, que du simulacre.

Le fantasme ordalique, sous-tendant ces conduites, serait le fait de s’en remettre à l’Autre, au hasard, au destin, à la chance, pour le maîtriser ou en être l’élu, et, par sa survie, prouver tout son droit à la vie, sinon son caractère exceptionnel, peut-être son immortalité…

La conduite ordalique est donc en quelque sorte toujours à deux faces : d’un côté, abandon ou soumission au verdict du destin, de l’autre croyance en la chance, et tentative de maîtrise, de reprise du contrôle sur sa vie.

Tentative, pour un sujet dépendant, ayant « perdu le contrôle de sa vie »(selon la formulation A/A-N/A), de reprendre en main son destin, elles constitueraient l’envers de la dépendance. Le jeu avec la mort serait donc bien démarche magique, irrationnelle, de passage et de renaissance, et non autodestruction de sujets désespérés.

La dimension transgressive est ici centrale, si l’on admet que la transgression est aussi recherche de sens, de légitimation de la Loi. Nous nous situons donc bien à l’interface entre l’individuel et le collectif, entre le sujet et le contexte socioculturel.

Nous proposons donc l’hypothèse que les différentes formes de dépendances, les diverses « addictions », se distribueraient suivant un continuum, des dépendances les plus acceptées ou les plus passives, aux plus « ordaliques » : A une extrémité le tabagisme, voire les troubles des conduites alimentaires, à l’autre les formes actuelles de toxicomanies, avec leur versant de marginalité parfois recherchée, de révolte souvent manifeste, de transgression toujours présente.

Dans cette classification des addictions, le jeu « pathologique » devrait occuper un position centrale :

Socialement « légalisé », toléré sous diverses formes, voire encouragé par l’État, le jeu ne devrait pas entraîner la moindre marginalisation, ou stigmatisation de ses adeptes. Or, voie courte, quasi-mystique ou magique vers la fortune, il garde en soi, dans les représentations du public comme des joueurs eux-mêmes, l’aura de réprobation morale qui vise la facilité, le refus de l’effort, de la voie longue…

Subjectivement, comme A. Ivanovitch, le héros de Dostoïevski, c’est bien sa vie que le joueur mise, même s’il le fait par le moyen indirect de l’argent. Et la question de savoir si l’on joue pour gagner, ou pour perdre de façon masochiste, ne peut s’aborder que dans l’optique d’une épreuve ordalique, sans cesse re­commencée. La sensation extrême, le « thrill », tient en fait à cette situation de jugement, où le sujet attend le verdict du destin, du hasard, de la chance…

C’est, comme dans la prise de risque mortelle, la personnification du hasard, l’affrontement direct au Dieu de l’ordalie, qui crée la possibilité de la rencontre, de la fortune (tuch), sinon du traumatisme et de la répétition.

Les jeux vidéo et les jeunes

Elizabeth Rossé. Intervention au forum du Club Européen de la Santé. Mai 2006.

Le plaisir de jouer est l’objet des premières rencontres avec les jeunes venus en consultation au sujet de leur usage des jeux vidéo. La possibilité pour le jeune d’évoquer sa réalité virtuelle auprès d’adultes est souvent limitée : les parents ne veulent en général plus rien entendre de positif concernant l’ordinateur, celui-ci étant devenu l’objet de conflits intarissables.

Dans ces conditions, les joueurs ne peuvent en rien décrire le monde fantastique dans lequel leur avatar évolue, ils ne peuvent pas faire part de leurs prouesses : leur habilité, leur adresse, les réflexes et les réflexions déployées pour mettre au point des stratégies ne trouvent pas écho chez leurs parents. Pourtant, lors de ces premiers entretiens, ils sont fiers de rendre compte du type de personnage qu’ils ont choisi, du niveau qu’ils ont atteint et des responsabilités qu’ils assument au sein du jeu. Et pour qu’ils s’emparent de cet espace d’écoute, parler du jeu est une entrée en matière rassurante pour des jeunes qui disqualifient l’acte de parole.

De plus nombre de joueurs ne se sentent pas ou peu concernés par cette problématique. Ce constat se reflète dans les prises en charge actuelles. En effet, ces consultants, pour l’essentiel des jeunes garçons âgés entre 18 et 20 ans, viennent sur l’insistance de leurs parents. En fonction de cette situation se dégagent différents profils, non réellement de joueurs, mais de suivis :

– Certains ne se sentent pas concernés par cette problématique et au cours du premier entretien, ils restent sur cette position, considérant que leurs parents s’inquiètent de trop. Ils n’ont pas l’impression que leur existence soit mise à mal par leur engouement pour les jeux vidéo. Ainsi, ils ne voient pas l’utilité d’un suivi et ne souhaitent pas revenir. A ces jeunes, nous indiquons notre disponibilité pour une rencontre ultérieure s’ils éprouvent un problème lié à leur usage des jeux vidéo.

– Pour d’autres, ils effectuent cette démarche comme un devoir, presque scolairement. Ils viennent à 2 ou 3 entretiens, qui restent sans suite. Au cours de ces quelques séances, ils évoquent des difficultés liées soit à un contexte familial conflictuel, soit à une scolarité moins investie qu’antérieurement et à des incertitudes concernant leur orientation ; les deux entrant généralement en interaction. Mais ils ne font pas le lien avec leur manière de jouer. Cette non adhésion à la prise en charge peut s’expliquer d’une part, par le fait qu’ils ne se sentent pas complètement responsables de cette démarche et d’autre part, le fait de jouer leur procure du plaisir et un apaisement par rapport à leur situation de vie. Dans ces conditions, ils ne peuvent donner sens au suivi.

– Quelques uns, sans nécessairement être dans un usage pathologique, venus demander de l’aide souvent après la visite des parents (ces derniers ayant facilité l’accès à la consultation) s’appuient sur cet accueil pour poser leurs difficultés. En période de transition, passant d’un environnement plus ou moins structuré, « protecteur », à un temps marqué par l’incertitude, le doute et impliquant des choix, ils ressentent la nécessité d’une écoute spécifique. Dans cette période d’instabilité, l’engloutissement dans le jeu a pu être une réponse transitoire aux angoisses suscitées par les changements de l’adolescence. En général, ce sont des prises en charge de courte durée ( 6 mois environ ) où les jeunes sont à la recherche d’un soutien leur permettant une mise à distance.

– Enfin, une minorité de ces jeunes peut être qualifiée de dépendante. Ils sont le plus souvent à l’origine de leur demande d’aide ayant une conscience accrue de leurs difficultés mais n’arrivant plus à arrêter de jouer. La prise en charge est plus longue que pour les autres joueurs : l’addiction est plus installée et répond à un malaise antérieur important. Nombres d’entre eux ont développé une dépendance à un « M.M.O.R.P.G » (Massively Multiplayer Online Role Playing Game », c’est-à-dire à un jeu d’aventures en univers persistant (présentation Power point).

Les premières séances du traitement ont surtout consisté à leur permettre de parler du jeu, des rôles qu’ils peuvent tenir, des attentes comme des plaisirs qu’ils peuvent y prendre. Peu à peu, ils peuvent aborder leurs difficultés scolaires, les tensions intra familiales, qui ont de loin précédé les problèmes d’études et d’engloutissement dans le jeu. Nous avons affaire à des problématiques qui semblent rapidement mobilisables, et après moins de deux mois de suivi, à raison d’une séance par semaine, le cadre psychothérapeutique permet de dépasser les simples conseils d’aide au contrôle ou à l’abstinence du jeu, pour se rapprocher d’un suivi de jeune présentant des troubles phobiques, dans un contexte de difficultés familiales anciennes. Mais si cet abord relativise la place de l’addiction au jeu, qui apparaît plus symptomatique que processuelle, il met aussi en évidence une possibilité (qui est certes loin d’être la règle) de déplacement de symptôme, à travers les débuts d’une alcoolisation avec répétition des ivresses et/ou de dépendance affective. Le jeu a été un refuge, une façon de s’anesthésier, et aussi de transposer dans univers plus neutre ses conflits inconscients.

Réflexions générales :

La problématique adolescente est sous jacente à chacune de ces prises en charge mise à part pour les cas avec antécédents psychiatriques. Les jeux vidéos et les mondes parallèles qu’ils offrent, apparaissent comme de nouveaux médiums à la socialisation de jeunes en mal de reconnaissance et dont la principale difficulté est l’insertion dans le système de la société actuelle ; celle-ci leur apparaît souvent étrange, « flippante », semées d’embûches insurmontables. Chaque nouvelle difficulté rencontrée dans la réalité peut être une nouvelle raison pour préférer le monde virtuel, un arrangement qui réponde à leur désir d’adaptation psychologique dans une mouvance sociale qui les largue. Si la plupart des jeunes joueurs ne sont pas encore dans une démarche de demande d’aide, c’est certainement parce qu’ils ne se sentent pas en difficulté : celle-ci existe dans la réalité et non dans le virtuel.

La difficulté majeure sous jacente : au coeur de leurs préoccupations, établir des relations acceptables avec soi et les autres, construire une intimité… Le sujet des entretiens s’oriente rapidement sur leurs difficultés sur le plan affectif : « comment former un couple » est certainement l’une des questions qui les préoccupe le plus. Face à cette interrogation, ils se sentent démunis ; la plupart adopte des stratégies d’évitement de l’autre sexe, d’autres s’engagent dans des relations dans lesquelles ils établissent des liens fusionnels et destructifs. Souvent, ils ont vécu une forte déception amoureuse quelques années auparavant qui les aura beaucoup marqués. Pour ces jeunes, l’expérience amoureuse est par excellence une situation à « hauts risques », où la rencontre avec l’autre est à la fois source d’angoisses et de déception au vu de leurs attentes et de leurs désirs.

Le jeu : une porte ouverte vers le soin. Sans pour autant dramatiser, « pathologiser » des conduites, qui, au cours de l’adolescence peuvent constituer des « appels » ou des demandes très fortes de reconnaissance, un accompagnement peut former un appui non négligeable, moins dans l’idée de mettre fin à un comportement émergent et susceptible ou non de s’accentuer, que, dans ce temps délicat et difficile de l’adolescence, d’offrir un lieu, un espace et une écoute accessible. Il est notable que parmi les joueurs de jeux vidéos, nombreux sont ceux qui souffrent d’une forme de phobie sociale : avoir un contact et savoir qu’on peut les aider et ce, dans d’autres domaines de dépendance que ce qui les a amenés à consulter, permettra certainement une re-mobilisation ultérieure plus aisée.

Jeu vidéo et Internet : une nouvelle forme d’addiction chez les jeunes

Irène Codina. Intervention au Forum Européen de la Santé. mars 2006.

Les familles et principalement les parents – les conjointes étant peu nombreuses encore à consulter – ont commencé à venir nous exposer des problèmes de jeu vidéo fin d’année 2001 et ces demandes n’ont cessé de croître depuis : 9% de la file active en 2002, 25 % en 2003, 29 % en 2004, 36 % en 2005 (soit environ 60 familles).

En 2001, 2002, c’était très fréquemment après avoir entendu parler de ce sujet dans les médias et pensé que ce qui se passait chez eux ressemblait à ce qu’ils avaient entendu, que les parents venaient nous voir.

Assez souvent, quelques heures par jour passées devant l’écran suffisait à les affoler et pratiquement aucun ne pensait aux aspects positifs que le jeu en réseau pouvait présenter pour leur enfant.

Mais il existait quelques cas où les parents n’avaient pas vu qu’une dépendance s’installait. Leur enfant s’intéressait à l’informatique, ils trouvaient cet intérêt de bonne augure ou bien l’usage n’était pas exclusif donc pas préoccupant à leurs yeux.

C’est au moment où les résultats scolaires chutaient, où l’absentéisme s’accentuait au point de conduire parfois à une rupture de la scolarisation, où le rythme entre le jour et la nuit s’inversait, où l’alimentation et le sommeil se dégradaient, où la participation à la vie familiale et sociale s’étiolait voire disparaissait totalement, qu’ils cherchaient à consulter.

Il pouvait s’écouler plusieurs années avant qu’ils ne consultent spécifiquement pour ce problème, période marquée par des tentatives de négociation qui échouaient et épuisaient tant les parents que les enfants.

Cliniquement, nous observions schématiquement 3 types de situations :

– Un premier type où l’usage abusif ancien ou récent de jeunes ados dans la tranche des 14, 15, 16 ans, s’inscrivait dans un contexte de séparation parentale, avec conflits entre l’enfant et la mère, pouvant prendre un aspect de violence verbale ou physique de la part de l’enfant, le père restant dans la coupure, dans l’absence.

Il n’était pas rare que l’usage s’accompagne de troubles autres, somatiques ou psychosomatiques.

Dans ce cas, nous songions plutôt à une consultation spécialisée pour l’adolescent ou à des entretiens de thérapie familiale.

– Un deuxième type où l’usage abusif sur plusieurs années du jeune, dans la tranche des 18-20 ans, s’inscrivait encore dans un contexte de séparation, de divorce parental, avec interruption de la relation entre le garçon et son père.

Lorsque la prise en charge des parents permettait une réorganisation familiale, plus précisément une reprise des relations entre le père et le jeune, on constatait que la dépendance, s’estompait et qu’il était capable de resonger à des projets, notamment de reprise scolaire. Il s’agissait très souvent pour eux de s’orienter vers des écoles d’arts plastiques, d’infographisme ou d’informatique.

Une variante de ce type était représentée par les familles dans lesquelles les parents vivaient ensemble mais connaissaient des difficultés conjugales ou étaient particulièrement anxieux et avaient des perceptions différentes des difficultés de leur enfant.

Dans ce cas, il s’agissait plutôt d’un travail de réassurance pour les parents, en proposant des rendez-vous de temps en temps pour faire le point et de soutien personnel pour l’enfant.

– Un troisième type où la dépendance s’inscrivait dans un tableau de troubles plus sévères, phobies importantes, troubles psychotiques et là nous pensions plus à une orientation vers des CMP ou des CMPP, en parallèle parfois avec un suivi à Marmottan

Dans tous les cas, un usage abusif ou une dépendance au cannabis associé aux jeux video pouvait rendre une évolution favorable plus difficile à obtenir.

D’autre part, il était assez fréquent que le démarrage du jeu coïncide très exactement avec la survenue d’évènements familiaux douloureux : maladies, accidents, deuils, etc…

Qu’en est-il en 2005/2006 ?

Actuellement une majorité de familles viennent au sujet de garçons qui ne veulent rencontrer personne et dont l’usage ne s’assouplit pas au bout de quelques mois, ce qui arrive heureusement. Mais nous recevons aussi en plus grand nombre des familles dont les enfants sont demandeurs ou acceptent de plus ou moins bon gré une prise en charge à Marmottan.

– Les mères seules sont les plus nombreuses à consulter, suivies des couples parentaux. Il y a un peu plus de parents séparés que vivant ensemble, mais la différence n’est pas significative.

– Ces familles ne présentent pas, dans leur grande majorité, de profils socioéconomiques défavorisés.

– Les enfants joueurs dont ils viennent nous parler sont en gros pour la moitié mineurs/jeunes majeurs (15-21 ans) ; donc 50 % environ de jeunes âgés de plus de 21 ans.

– La majorité des parents consultent 1 à 3 ans après le début de l’usage. De plus en plus nombreux sont ceux qui consultent à titre préventif après seulement quelques mois.

– Quand il y a dépendance, ils ont du mal à estimer le moment où cela a commencé. Ils peuvent le faire quand l’usage dure depuis de nombreuses années, par exemple 9 ans. Là ils peuvent dire que leur enfant est dans une dépendance depuis 8 mois par exemple.

– 50 % des parents peuvent mentionner le nom du jeu ou le type de jeu choisi par leur enfant ; par exemple ils parlent de jeux de tirs ou de jeux de rôles ; donc 50 % disent ne pas avoir cherché à savoir, parce qu’ils n’y connaissent rien ou parce que cela leur insupporte trop. Certains disent également s’être fait rabroués lorsqu’ils ont essayé de savoir.

– En terme de problématique exposée, il faut distinguer ce qui constitue le sujet d’inquiétude voire d’abattement des parents, de leur plainte.

a) En ce qui concerne leur sujet d’inquiétude, il tourne principalement autour de deux points :

– Mauvais résultats scolaires répétitifs, absentéisme pouvant aller jusqu’à l’abandon de la scolarité comme nous l’avons déjà dit et de toute autre activité (loisir, sport), délaissement des relations affectives et sociales habituelles. Pour les plus grands, l’inquiétude concerne l’arrêt du travail.

En cas d’usage intensif, les parents ont le sentiment que leur enfant gâche ou détruit sa vie. L’idée de destruction est omniprésente. Ils relèvent l’absence de projets, une non anticipation du futur.

Certains parents constatent un usage simultané ou alterné de cannabis, s’accompagnant parfois d’amaigrissement ou de boulimie, ce qui noircit encore davantage le tableau à leurs yeux.

L’autre axe de leur inquiétude tourne autour de la mauvaise influence, du mauvais exemple donnés aux frères et sœurs plus jeunes et ils peuvent se sentir tiraillés entre le mal être qu’ils perçoivent chez le joueur et l’attention qu’ils doivent porter à leurs autres enfants.

b) En terme de plainte, lorsqu’ils estiment qu’il y a dépendance, ils sont assez nombreux à ne plus supporter d’avoir leur enfant à la maison, du fait qu’il n’est plus du tout dans les rythmes familiaux, qu’il est devenu impossible de l’extirper des jeux sans rentrer dans des conflits de plus en plus aigus.

Ces conflits sont illustrés, par exemple, par le fait que lorsque les parents optent pour une interruption d’internet ou pour une coupure radicale, les enfants peuvent trouver une compensation en jouant non stop sur des games-boys, en ne quittant pas la télévision ou en allant jouer à l’extérieur, chez des copains ou des salles en réseau ou en s’alcoolisant ou en fumant du cannabis. Lorsqu’il y a poursuite du jeu chez des copains accrochés eux aussi, il leur faut alors trouver une gestion commune avec les parents de ces copains, ce qui n’est pas simple.

Dans certains cas, les parents découvrent que l’enfant leur vole de l’argent pour pouvoir continuer à jouer, qu’il leur a subtilisé leurs cartes de crédit.

D’autres se voient menacés par leurs adolescents d’une disparition définitive de la maison, de tentatives de suicide.

Parfois, ils sont confrontés, quand il s’agit de majeurs, à des épisodes de violence envers les objets ou envers eux-mêmes.

Lorsque les mères séparées du père tentent de refaire leur vie, il est assez fréquent qu’elles se sentent dans la situation impossible de devoir choisir entre une vie avec leur enfant dépendant ou une vie de couple avec leur nouveau partenaire.

Certains parents font alors le choix de placer leur enfant en internat lorsqu’ils sont élèves ou étudiants ou de les loger en dehors de la maison lorsqu’ils sont majeurs en assumant financièrement les charges ; à la fois pour se protéger des conflits et pour les obliger à s’investir autrement, c’est-à-dire à étudier ou à travailler. Mais ils constatent avec amertume que le jeune s’enfonce généralement encore davantage dans le jeu, qu’il ne se nourrit plus, qu’il manque d’hygiène personnelle, que son logement parfois se transforme en taudis.

Les parents cherchent toujours à comprendre ce qui a pu amener leur enfant à la dépendance. C’est dans ce but qu’ils se penchent sur l’histoire de l’enfant et de la famille, sur l’éducation qu’ils ont apportée à propos de laquelle il recherche leurs « erreurs ».

De ces récits il ressort une grande variété dans les difficultés rencontrées. Nous ne décelons aucune situation type.

Certains parents font état de difficultés scolaires de toutes sortes dans le primaire, au collège. D’autres, par contre, se demandent comment leur enfant qui a suivi une scolarité brillante et mené des études supérieures peut tout cesser brutalement un jour à 23, 24, 25 ans, pour jouer non stop pendant des mois et des années.

Certains sont effarés d’entendre le jeune dire qu’il ne veut absolument pas s’insérer dans la société et de constater qu’il ne le fait effectivement pas pendant des années.

Il est assez fréquent qu’ils fassent un lien entre une déception amoureuse chez leur enfant et le début d’un usage qui devient une dépendance.

Les parents perçoivent très souvent leur enfant comme étant introverti, ayant peu confiance en lui. Plus rarement, d’autres les décrivent comme ouverts, exubérants voire nerveux depuis longtemps puis subitement renfermés.

Les mères mettent souvent en avant un manque de relation chaleureuse entre le père et l’enfant due à une absence du père de la vie familiale ou à une non communication ; des difficultés conjugales anciennes ou concomitantes de la période de jeu, des divergences d’appréciation des difficultés de l’enfant aboutissant à des conflits.

Quelquefois, elles reprochent à leurs maris d’avoir beaucoup joué eux-mêmes aux jeux video, d’avoir initié et entretenu leurs fils dans ce type de jeux, créant une complicité entre eux à leur détriment.

Il apparaît quelquefois que l’enfant présente des troubles de la personnalité non pris en compte par la famille pour qui l’idée de troubles psychiques est insupportable ; ou qu’il a interrompu son traitement depuis longtemps, mais la famille souhaite qu’il vienne consulter avant tout pour son usage de jeu video.

En ce qui les concerne, les parents font parfois états d’épisodes dépressifs, d’épisodes d’alcoolisation, de tentatives de suicide, antérieurs à l’usage du jeu ;

Certains disent être suivis depuis longtemps pour des troubles tels que une dépression maniaco-dépressive ou une schizophrénie.

D’autres rapportent des périodes de vie professionnelle particulièrement difficiles.

Dans d’autres cas, ils révèlent que l’atmosphère familiale a été imprégnée en permanence de violence.

Tricoter et détricoter l’histoire familiale, telle que les parents la vive peut faire partie bien entendu de l’objet de nos rencontres mais une grande proportion demande une aide qui tienne compte de leur situation concrète au jour le jour.

Cette aide que nous allons tenter de leur apporter, tant pour leur enfant que pour eux-mêmes, dépend naturellement du niveau de gravité que l’on perçoit dans la problématique de l’enfant et du niveau de détresse que l‘on perçoit chez eux.

Cela peut aller de la simple réassurance, en leur faisant valoir notamment ce que les jeux video peuvent apporter de positif à leur enfant, en passant par des réflexions sur les risques que peut comporter une suppression radicale d’internet chez un enfant lourdement déprimé, jusqu’à des conseils autour de la gestion budgétaire de la vie de l’enfant lorsqu’il utilise manifestement l’aide financière de ses parents pour payer son jeu et le cannabis ou autour de leur cohabitation avec lui, quand la vie familiale trop conflictuelle engendre une souffrance importante chez les uns et les autres.

La drogue et le sens

En 2005, Marmottan a assuré 69 746 consultations, reçu 3 156 personnes, pris en charge 1 544 toxicomanes et a atteint le chiffre de 1 462 publications.
Mais l’année 2005 a surtout été marquée par la fin du financement par la MILDT du pôle documentaire de Marmottan et par tous les efforts nécessaires pour comprendre le sens de cette mesure et trouver une solution à cet état de fait.
La brutale négation de 18 ans d’un travail universellement reconnu au sein de l’association Toxibase a évidemment été ressentie comme une blessure par tous les membres de l’équipe et par nos partenaires.
Malgré le caractère très technique et économique (« c’est Bercy ») des raisons mises en avant pour justifier cette décision, elle est apparue d’abord comme un désaveu de Marmottan, renforcé récemment par l’arrêt des subventions à la revue Psychotropes. Pourquoi tant d’acharnement ? C’est ce que nous devons aujourd’hui tenter de comprendre.
Nous avons dû mobiliser une énergie considérable avant de commencer, enfin, à entrevoir une issue qui conserve à Marmottan son pôle formation et documentation, sans lequel l’institution ne serait plus elle-même.

Remercions tous ceux qui oeuvrent à la recherche de cette solution : l’administration du Groupe Public de Santé de Perray-Vaucluse en premier lieu, qui a permis de ne pas brutalement mettre fin au travail de Clotilde Carrandié, la documentaliste dont tous les intervenants connaissent l’engagement et le professionnalisme.

Mais aussi tous les partenaires, cliniciens, chercheurs, universitaires, français et étrangers, dont un certain nombre a eu le courage de s’exprimer sur le site du « blog » Marmottan.

Aussi les politiques – de tendances très diverses – qui se sont émus de cette décision, comme Mme Payet, sénatrice de la Réunion, Mme Nicole Borvo Cohen-Seat, sénatrice de Paris, les élus communistes du Conseil de Paris…

Et Monsieur le ministre de la santé qui, dans sa réponse, reconnaît l’importance du travail effectué et la nécessité de poursuivre cette activité.

La dimension politique – au sens le plus noble du terme – de la question posée par cette menace de fermeture est en effet primordiale.

Marmottan est depuis son origine plus qu’un simple lieu de soins : c’est aussi, et nécessairement, un lieu de réflexion et d’élaboration permanentes, où, après avoir dans les années 70 contribué à construire le « toxicomane » comme entité digne d’intérêt, nous travaillons aujourd’hui à définir le champ des »nouvelles addictions ».

Cette redéfinition incessante à la fois de notre champ d’intervention et des modalités de réponses est le seul moyen de rester en phase avec des problématiques qui sont toujours de vrais problèmes de société, de lutter contre les routines stérilisantes et contre l’usure des soignants, toujours confrontés à l’urgence et au risque de violence.

L’intervention en addictologie, comme en toxicomanie, s’accommoderait d’ailleurs mal de certitudes, tant elle est à l’évidence une réponse actuelle à des problématiques éternelles qui ont, longtemps, relevé de la religion et de la morale : en ce domaine plus encore que dans d’autres, il serait dangereux de croire qu’une approche technique ou scientifique suffise, qui pourrait se passer d’un regard « politique » sur elle-même et sur sa fonction sociétale.

Toxicomanes ou « addicts » ne sont pas simplement des malades relevant de techniques de soin, mais aussi des sujets et des citoyens qui interrogent une société productrice des conditions de leur addiction : cela est d’ailleurs aussi vrai des diverses formes de malaise chez les jeunes, ou des troubles de la conduite chez les enfants…

Le passage de la drogue et de la toxicomanie aux addictions aurait pu passer pour un affadissement des pratiques, une façon de s’adresser à des patients moins marginaux, moins en révolte. Mais il faut rappeler que nous continuons à recevoir, en priorité, des toxicomanes : au niveau des produits, le paysage s’est quelque peu stabilisé cette année, avec toujours beaucoup d’utilisateurs d’opiacés « légaux », de cocaïne et de crack, mais aussi un usage croissant d’alcool… Précarisation croissante et lourdeur de la psychopathologie caractérisent les toxicomanes d’aujourd’hui et l’interface avec le secteur psychiatrique est souvent difficile.

Il faut aussi souligner que nos « nouvelles consultations », où nous recevons entre autres cocaïnomanes mondains ou cadres »dopés », nous permettent de mesurer toute la réalité des drames humains générés par le jeu pathologique, qui concerne de plus en plus des personnes en situation de grande précarité.

Il serait donc absurde d’opposer aux drames des joueurs et des nouveaux « addicts » ceux des toxicomanes ou des alcooliques…

Sauf si l’on voulait entériner une fonction, trop pratique, de bouc émissaire, finalement rassurante, qu’ont toujours eu la « drogue » et les »drogués : « ne mettons pas en question nos habitudes de pensée et de consommation, combattons celles des autres, et tant pis si les consensus se font au prix de la persécution des toxicomanes et des marginaux. »

La mise en avant des dangers du cannabis, depuis le dernier plan de la M.I.L.D.T, relève en partie de cette logique, comme la mise en veilleuse de la lutte contre l’alcoolisme ou le refus de prendre en compte le jeu pathologique.

On peut certes défendre l’utilité des consultations cannabis (celle de Marmottan s’est inscrite naturellement dans notre pratique), mais en soulignant que ces consultations n’ont pas généré un afflux incontrôlable de jeunes adolescents. On peut aussi saluer le fait que son caractère hautement cancérigène ait été exposé de façon crédible par une revue de consommateurs. Mais point n’est besoin pour cela de diaboliser les trop nombreux jeunes qui en font un usage plus ou moins régulier, et majoritairement convivial.

Point besoin surtout de croire qu’il faut mentir pour prévenir : une politique digne de ce nom devrait accepter au moins une certaine indépendance de la clinique et de la recherche, et non tenter de contrôler jusqu’aux résultats des études épidémiologiques (On a fait grand bruit de l’étude de 6O millions de consommateurs, qui « allait dans le bon sens », et tout fait pour passer sous silence la remarquable enquête SAM (Stupéfiants et Accidents Mortels), qui aurait pu permettre de dédramatiser un peu la question : une aussi belle diabolisation que celle de la drogue au volant aurait pu être affadie par quelque chose d’aussi insignifiant que la vérité scientifique…).

On sait combien il est difficile de poser clairement les bonnes questions dans des domaines aussi surchargés de passions et de préjugés, et où les surenchères démagogiques tiennent trop souvent lieu de réflexion.

Le contexte sécuritaire, associé aujourd’hui à un évident manque de compréhension à l’égard des mouvements de la jeunesse conduit à la trop facile stratégie de recherche de boucs-émissaires. Sans papiers, clandestins, inexpulsables, certains de nos patients s’en retrouvent dans des situations proprement kafkaïennes.

Ce contexte explique pourquoi, à la surprise de certains intervenants, Marmottan n’a pas soutenu la demande de classement de la buprénorphine comme stupéfiant, alors que nous avions, dès le début, signalé les dérives et les usages détournés du Subutex®.

Cette demande, faite au moment où des mesures de contrôle par l’assurance maladie commencent à produire leur effet, nous paraît en fait contre productive. Il n’est certes pas facile d’admettre qu’un médicament est aussi utilisé comme modalité sociale de dédramatisation de l’accès à des « drogues », mais c’est malgré tout une fonction que remplit cette molécule, et il y a une certaine hypocrisie à ne pas l’admettre…

Gageons que les préoccupations sécuritaires, qui vont plus que jamais être mises en avant dans l’année à venir ne feront que dramatiser ces questions, et que la drogue bouc émissaire sera convoquée pour ranimer les peurs, au détriment des analyses sérieuses et surtout de la prise en compte des dangers des drogues licites, comme des addictions sans drogues.

Celles-ci, au premier rang desquelles il faut placer le jeu pathologique, sont en effet de véritables problèmes de santé publique non traités, que ce soit au niveau d’études épidémiologiques, d’actions préventives, ou de dispositif thérapeutique…

Mais elles se prêtent beaucoup moins aux récupérations démagogiques et à la diabolisation : parce qu’ici, les « drogués » ressemblent à monsieur tout le monde, mais surtout parce que le principal »dealer » est l’Etat lui-même, qui à la fois interdit, s’accorde les dérogations, et est censé contrôler ce qu’il vend et qui lui profite…

Et force est de constater de façon générale que si les addictions deviennent les maladies du XXIème siècle, c’est parce que la société de surconsommation où nous sommes encourage tous les mécanismes producteurs de ces « pathologies ».

Sans doute faut-il ici chercher ce qui dans Marmottan dérange, en ne permettant pas de considérer la question de la toxicomanie comme purement technique, soluble dans la bonne application de bonnes pratiques médicales.

L’addiction, toxicomanie ou jeu pathologique, comporte toujours à la fois une dimension de dépendance qui tend vers le physiologique, dans lequel se perd le sens initial de la conduite, et qui aboutit à une « mécanisation » de l’existence.

Mais elle comporte aussi une part « ordalique » de révolte contre cette mécanisation, de recherche de sens, de quête de limites et de repères.

A ne voir qu’un seul de ces aspects, on rate soit la « part malade » du toxicomane ou de l’addict, soit, ce qui est au moins aussi grave, la part de sens qu’a eu l’engagement du sujet dans une conduite à risques de dépendance.

Nous sommes effrayés par le caractère technocratique et totalement arbitraire avec lequel a été traité le travail effectué depuis 18 ans par notre pôle documentaire.

Mais ce sentiment d’injustice fait écho à ce que vivent de nombreux citoyens, et particulièrement des jeunes, lorsqu’à leur quête de sens, de repères, de valeurs, on répond par des justifications économiques, comme si les seules lois étaient les « lois du marché ».

Il ne faut pas s’étonner que, comme dans la légende Antigone, ou Tristan et Iseut, ils en viennent à mépriser la loi de la cité, et à rechercher – proies dès lors pour toutes les sectes, et tous les intégrismes – des lois qui leur paraîtraient plus profondes et plus légitimes.

Marc Valleur.

Comment se pose aujourd’hui la question du sevrage : les traitements de substitution doivent-ils constituer les traitements de première intention dans la dépendance aux opiacés ?

M. Valleur, Centre Marmottan, Paris.
Extrait de la conférence de consensus sur les stratégies thérapeutiques pour les personnes dépendantes des opiacés : place des traitements de substitution, juin 2004, Lyon.

“« This odious disease, for by that name it should be called » (B. Rush : An inquiry on the effects of ardent spirits upon the human body and mind, 1785.)

« La guerre que la profession médicale livre à certaines drogues, tout en en prônant d’autres, n’est qu’un des multiples épisodes de la longue histoire de sa participation aux conflits politiques, nationaux et religieux » (T. Szasz, 1973)

« Treatment of addiction is as successful as treatment of other chronic diseases such as Diabetes, Hypertension, and Asthma » (N.I.D.A : Principles of drug addiction treatment, 1999)”

L’aspect technique et médical des questions posées dans le cadre d’une conférence de consensus ne doit pas masquer le fait que le traitement de la dépendance aux opiacés ne peut s’aborder en dehors du contexte plus vaste de la place, dans la société, de l’intervention en toxicomanie, qui participe à la régulation de l’usage des substances psychoactives.

Politique de réduction des risques, prise en compte des impératifs de santé publique : les changements considérables qui sont intervenus depuis une dizaine d’années dans ce champ, notamment du fait de la pandémie de sida, et aujourd’hui de l’hépatite C, font que les pratiques de substitution recouvrent des réalités très diverses et des objectifs différents. Il est, de façon générale, difficile de savoir dans les bénéfices de la substitution quelle part revient à des éléments sociologiques, comme le fait, pour les usagers, de disposer de produits médicamenteux à faible coût et possiblement moins dangereux que des substances illicites. Certaines formes de mésusage, comme les détournements créant un marché clandestin de produits de substitution, peuvent être perçus comme un échec sur le plan thérapeutique, mais avoir certains effets bénéfiques sur un plan collectif, en constituant un moindre mal, par rapport à la situation antérieure…

Les discours médicaux et scientifiques ne peuvent être indépendants de ce contexte plus large, et la définition de bonnes pratiques ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la « philosophie » de l’intervention.

Les sens multiples du mot sevrage

Dans ses conclusions, la conférence de consensus sur le sevrage des sujets dépendants des opiacés notait (Fédération Française de Psychiatrie, A.N.A.E.S, 1998) un glissement sémantique, donc une possibilité de flou et de confusion concernant le terme même de sevrage. Ce mot est en effet désormais à deux sens, renvoyant tantôt de façon classique au « manque », au syndrome de sevrage, à la privation de toute substance apparentée à « la drogue » (ici les opiacés), tantôt au traitement de la toxicomanie, traitement qui inclut – et le plus souvent en première intention – le recours aux opiacés de substitution.

Le sevrage au sens 1 – traditionnel – désigne donc l’absence de toute prise d’opiacés, tandis que le sevrage au sens 2 – actuel – s’accommode du maintien de la dépendance aux opiacés.

Encore faut-il souligner que « dépendance » est aussi un terme polysémique : il s’agit ici de la dépendance « physiologique », dépendance au sens traditionnel de l’O.M.S, d’interaction entre un être vivant et une substance, avec création d’un besoin pour cette substance, mais non une « centration » de l’existence, une addiction pleine au sens « D.S.M » ou « C.I.M » de la dépendance à une substance.

C’est la deuxième acception qui paraît devoir être privilégiée ici, les traitements de substitution, y compris la « maintenance » ou l’entretien au long cours, voire à vie, constituant l’une, et sans doute la principale modalité du « sevrage » des sujets dépendants des opiacés.

Il est en effet admis que cette maintenance au long cours est le mode de prise en charge à privilégier en matière de dépendance à l’héroïne ou à d’autres opiacés, et ce fait est même – puisque la maintenance n’est réellement prônée que pour elle – l’une des principales caractéristiques de cette forme de dépendance. Il n’existe en effet guère de traitements de maintenance dans d’autres pratiques addictives, où le sevrage – au sens 1 ou traditionnel – et l’abstinence, la prévention des rechutes, l’accompagnement au long cours, gardent une place prépondérante.

Les pratiques actuelles des centres de soin ont encore compliqué cette polysémie du « sevrage » :

Il se pratique en effet de plus en plus des « sevrages sélectifs », c’est-à-dire – en hospitalisation ou en ambulatoire – des traitements pour cesser totalement certaines consommations, ( alcool, benzodiazépines, cocaïne, etc…) tout en gardant un traitement de substitution. Ainsi que cela avait été plusieurs fois souligné dans la conférence sur le sevrage, la « polytoxicomanie » est en pratique plus la règle que l’exception, et le sevrage garde une place centrale dans la prise en charge des dépendants aux opiacés… Mais il ne s’agit que rarement, ou partiellement, de sevrage d’opiacés.

Nombre d’actions thérapeutiques visent aussi non le sevrage pur et simple, mais le rééquilibrage de traitements, et constituent parfois des « sevrages partiels », avec par exemple arrêt des injections, mais maintien de la délivrance du produit en cause, ou diminution des doses…

Il convient par ailleurs de noter une autre évolution dans la place du sevrage au sens 1 :

Longtemps, les traitements de substitution ont été considérés comme un pis-aller, une solution de dernier recours, voire un traitement palliatif chez des héroïnomanes anciens, après nombre d’échecs des « désintoxications » et de rechutes après des sevrages qui constituaient le traitement de première intention.

Aujourd’hui, c’est plutôt l’abstinence totale et le sevrage au sens 1 qui sont renvoyés à un futur aussi lointain qu’hypothétique : il est souvent admis que le but du traitement doit être l’abstinence, mais que ce but est en quelque sorte secondaire à la réussite de l’équilibre, au long cours, par un traitement de substitution. Celle-ci est donc considérée comme un traitement de première intention, même si le sevrage et l’abstinence doivent toujours être proposés ou accompagnés, si les patients le veulent, ou s’il s’agit de jeunes, dont la dépendance n’est pas réellement installée.

L’existence de « primo toxicomanies » aux produits de substitution montre le risque d’une interprétation par trop mécanique de la notion de « traitement de première intention »…

Mais il faut par ailleurs souligner que l’abord médical – celui des « guidelines » de prescription de la substitution – n’est pas la seule référence des différents intervenants en toxicomanie ou en addictions : des approches non médicalisées, comme celles des groupes d’entraide de type Alcooliques anonymes – Narcotiques anonymes, ou d’institutions se référant aux traitements de conversion en douze étapes (le « modèle Minnesota » du centre Hazelden en Amérique du Nord, ou du centre Apte en France) gardent l’abstinence totale comme but et moyen du traitement. L’attrait exercé par ces groupes ou ces communautés montre la persistance d’une forte demande pour les « drug-free treatments », le sevrage et l’abstinence.

Ceci doit, au quotidien, inciter les cliniciens à prendre au sérieux les demandes de sevrage ou d’arrêt de la substitution.

Arrêter la substitution ?

La littérature scientifique tend actuellement à refuser tout bien fondé à ces demandes, et à ne les interpréter que comme illusions dangereuses ou résultats d’une pression « idéologique » de l’entourage (Déglon, 2003). La volonté de promouvoir la méthadone comme médicament, et à la différencier des « drogues » peut conduire à des ruptures entre les soignants et des soignés qui voudraient diminuer ou cesser la prise de ce médicament. Un clivage radical pourrait s’instaurer entre des prises en charge « officielles » de type médical privilégiant la maintenance, et des prises en charge « alternatives » par les groupes d’entraide ou des communautés renvoyées à la clandestinité.

Une attitude plus souple devrait s’imposer, gardant une place à la possibilité de sevrage au sens 1… Mais elle implique une réflexion sur le statut de la dépendance par rapport à d’autres maladies, sur la mutidimensionnalité des problèmes soulevés, comme sur la place de la chimie dans le traitement, entre traitements d’équilibre et traitements d’expérience.

Les opinions divergent sur les réponses à donner aux demandes de sevrage, comme il n’y a guère de consensus sur la durée optimale des traitements de substitution. La littérature penche plutôt en faveur de traitements à vie, les risques de rechute étant très importants même à distance de la période de toxicomanie active. Certains auteurs sont à ce sujet si catégoriques qu’ils interprètent toute demande de fin de traitement comme un symptôme dépressif méritant systématiquement … une augmentation de traitement (Déglon, 2000).

La conviction de beaucoup tient semble-t-il à l’idéologie nouvelle qui promeut activement une vision biomédicale des dépendances : si celles-ci sont des maladies chroniques, liées à des perturbations définitives des circuits dopaminergiques, il faut considérer le traitement substitutif comme une suppléance à vie sur le modèle du diabète ou d’une insuffisance hormonale.

Cette vision de la toxicomanie comme un trouble irréversible est en fait discutable :

– Toutes les dépendances sont des problématiques longues, dans lesquelles les rechutes sont fréquentes, et où les résultats devraient être évalués au très long cours. Les comparaisons entre les modes de prise en charge doivent tenir compte de la « maturation spontanée » (maturing out), c’est-à-dire du fait qu’une « carrière » de dépendant, même en dehors de toute prise en charge n’est pas éternelle (voir p.ex L. Nadeau, 2001). Les modes de sortie de la toxicomanie sont variés, et ne passent pas toujours par la voie du traitement médicalisé (voir Castel et coll, 1998 ). Ce qui est vrai de l’alcoolisme, du jeu pathologique, de la cocaïnomanie, est aussi valable pour la dépendance aux opiacés.

– Après un temps long de « maintenance » et d’équilibre, certains patients diminuent les doses et souhaitent mettre fin au traitement : cet objectif n’est, au très long cours, pas irréaliste ( p. ex. Reisinger, 2000, Hiltunen et coll, 2002).

Si les arguments convergent pour que les traitements puissent être utilisés au très long cours, voire à vie, en déduire, comme le font de très nombreux auteurs, que la dépendance correspond à une altération irréversible de circuits cérébraux, et que l’équilibre médicamenteux doit traiter tous les problèmes présentés par les toxicomanes paraît un court-circuit logique quelque peu hâtif.

Abord biomédical et abord psychosocial : la complexité de la clinique

Les « guerres de la substitution » qui ont eu lieu en France doivent être relues comme un épisode de la confrontation entre des conceptions qui s’opposent, en matière de toxicomanie, d’alcoolisme, de dépendances, depuis fort longtemps :

D’un côté, les tenants d’une vision médicale et biologique de la dépendance vont décrire celle-ci comme le résultat de l’interaction entre une substance et une personne, voire entre une molécule et une synapse. La toxicomanie, les dépendances, l’addiction, sont présentées comme une « maladie du cerveau », c’est-à-dire une perturbation durable ou définitive des circuits cérébraux. Conformément aux idées défendues depuis les années 60 par Dole et Nyswander (1965) le traitement consiste à rééquilibrer un système perturbé dans son équilibre cybernétique (p.ex. Koob et Le Moal, 1997) en fournissant, de façon continue et définitive, les éléments manquants. Il existe actuellement une pression forte et militante pour faire entrer les dépendances dans le champ de la médecine somatique, aux côtés du diabète, et en parallèle, une disqualification des discours non strictement médicaux, sociologiques ou psychologiques.

Les progrès scientifiques en neurobiologie sont mis en avant, alors même que les implications cliniques n’en sont pas toujours évidentes. Une « scientifisation » des discours pourrait en venir à remplacer une réflexion clinique, et ne fait parfois que maintenir un bizarre dualisme, comme si le cerveau des neurobiologistes et la psychologie n’étaient pas simplement deux abords d’une même problématique. Par exemple, une phrase comme « les stimuli associés aux aliments, à l’eau et à la reproduction activent tous des voies cérébrales spécifiques et renforcent les comportements qui conduisent à la réalisation des objectifs correspondants. Les substances psychoactives activent artificiellement ces mêmes voies, mais de manière extrêmement forte, conduisant à un renforcement de la motivation à poursuivre ce comportement » (O.M.S, 2004) contient, indéniablement, une proposition vraie. Mais on peut se demander si elle apporte beaucoup de nouveauté par rapport à une vision classique, qui ferait dire « les drogues procurent un plaisir artificiel, plus fort qu’un orgasme sexuel »…

Il y a donc une volonté active dans la littérature scientifique de faire entrer les dépendances dans un champ médical : ce mouvement est en marche depuis 1785 et le premier travail de B. Rush sur les spiritueux, avec l’idée que devenir malade est déjà un grand progrès par rapport aux visions morales et religieuses des abus et des dépendances.

Cette inscription de la toxicomanie dans le champ de la médecine a été historiquement renforcée par la pandémie de sida, les approches de santé publique, le besoin de recourir aux médecins généralistes comme intervenants de première ligne.

Dans cette optique, la psychopathologie peut certes garder une place, mais en tant que « psychologie du pathologique » (Minkowski, 1999 ) : il s’agit d’aborder les sujets comme porteurs d’une maladie, qui ne saurait être réduite à un symptôme, et constitue un processus morbide à part entière. Cette « psychologie du pathologique » est elle-même multiple, et les modalités d’interventions ne sont pas les mêmes pour la maladie d’Alzheimer, le diabète, ou la schizophrénie. Le postulat incantatoire « la toxicomanie est une maladie, et la méthadone est son traitement » devrait souvent être plus détaillé…

– D’un autre côté, la fin des années soixante avait vu l’émergence de conceptions nouvelles en matière de toxicomanies, qu étaient venues nuancer, voire invalider, les « modèles de maladie » de type médical et scientifique, jugés par trop réducteurs.

Nombre d’éléments scientifiques, culturels ou historiques étaient en effet venus battre en brèche les visions médicales des dépendances, qui prévalaient depuis plus d’un siècle, et qui étaient basés sur l’interaction entre la substance et l’organisme.

De façon très rapide, on peut citer parmi les éléments de cette « crise paradigmatique » (Nadeau, 1988), les études (Marlatt 1985), sur les effets placebo de l’alcool, le paradoxe des soldats du Vietnam (qui ont en grand nombre « guéri » spontanément de leur héroïnomanie avec pour traitement la fin de la guerre et le retour au pays), l’émergence de nouvelles formes de toxicomanies chez les jeunes… Bref, tous les éléments qui obligèrent les cliniciens comme les chercheurs de toutes disciplines à faire une place, dans la genèse et le maintien des troubles, à l’environnement, au contexte, au « moment socio-culturel. Au plan théorique, cette remise en cause des approches biomédicales permit de redécouvrir des approches sociologiques et anthropologiques.

Au plan institutionnel, elle conduisit à l’émergence de nouvelles réponses et de nouveaux intervenants, pour la plupart situés en dehors des grandes institutions et du champ de la médecine.

Cliniquement, les nouveaux intervenants ont alors développé – en opposition au modèle biomédical – des théorisations « psychosociales » dans lesquelles usage de drogues et dépendances sont à comprendre comme un symptôme plus que comme un processus morbide, ramenant en quelque sorte la psychopathologie à une « pathologie du psychologique ».

Ils furent confortés dans leurs conceptions par les nombreux récits de patients aux enfances plus que mouvementées qui entérinèrent à la fois une vision de la toxicomanie comme automédication et une « hypothèse psychotraumatique » des troubles, ou le fameux « miroir brisé » (Olievenstein, 1982).

Ainsi s’explique « l’hégémonie du paradigme psychanalytique » dont parle le sociologue H. Bergeron (1999) ainsi que la méfiance envers les médicaments, vécus comme susceptibles de camoufler les problèmes plus que de les traiter, comme envers les thérapies trop directives qui pourraient n’être qu’un moyen de normaliser des comportements, sans aborder la question de fond des causes de la souffrance des patients.

Les excès ou les « intégrismes » de certains ont souvent conduit à une radicalisation des discours, voire à des affrontements entre des idéologies opposées, indépendamment d’ailleurs de la réalité, toujours très complexe, des pratiques.

Évidemment, les abords théoriques des dépendances doivent tenir compte de la part de vérité contenue dans toutes ces conceptions, et la toxicomanie devrait être conçue comme une entité à deux faces, à la fois symptôme et processus. La thérapie devrait pouvoir, au cas par cas et selon les moments de la trajectoire du sujet, répondre aux besoins de traitement de la « maladie » de la dépendance, et resituer le « symptôme » dans l’histoire individuelle du sujet, en lien avec sa structure psychologique. Cette double face du traitement pose de façon particulièrement aiguë la question de l’intégration de la pharmacothérapie (y compris, mais non seulement des traitements de substitution) et de la psychothérapie, avec ce qu’elle implique de transfert et de contre transfert, bref de référence à la psychanalyse, et en quoi elle sera toujours difficile à objectiver et à évaluer (voir Derrida, 2003).

Le caractère multidimensionnel des toxicomanies ou des dépendances rend illusoire l’idée d’une modalité de traitement unique, adaptée à tous les cas, à tous les moments de leur trajectoire : souvent la dépendance physiologique est au premier plan, et il serait abusif d’engager dans des approches psychologiques ou psychiatriques des sujets qui ne le souhaitent pas ou qui n’en ont pas besoin. Mais pour d’autres, il est évident que la dépendance s’inscrit dans une constellation de difficultés majeures, tant psychologiques que sociales, et réduire le traitement à sa part pharmacologique fait alors courir le risque d’une escalade inappropriée.

Traitements d’équilibre, traitements d’expérience

Ces débats qui ont agité le champ des toxicomanies autour de la question des traitements de substitution doivent aujourd’hui nous aider à mieux penser la place de la pharmacothérapie dans le domaine de la souffrance psychique, et particulièrement les liens entre psychothérapie et chimiothérapie (Valleur, Matysiak, 2002). De manière générale, les abords théoriques des addictions tendent à rendre caduques les guerres entre chapelles opposées : psychanalyse contre biologie, ou contre comportementalisme, pour mettre l’accent sur l’intégration des différentes dimensions, notamment biologie et psychologie.

La promotion des traitements de substitution pour les toxicomanes, dans les années 90, a eu deux grandes séries de justifications : d’une part, leur impact, notamment dans la lutte contre le sida, comme instruments supposés de la réduction des risques. D’autre part, la diminution, pour les usagers, de l’impact très négatif des politiques prohibitionniste, réalisant en quelque sorte une forme médicalement encadrée de légalisation.

Ces deux séries de fonctions ne sont guère d’ordre strictement thérapeutique, mais constituent plutôt des réponses sociales, à travers la facilité d’accès à des substances autrement prohibées. Il est toujours difficile, dans les évaluations des apports des pratiques de réduction des risques et de la substitution, de faire la part de ces facteurs purement sociologiques : « Les traitements de substitution s’intègrent à une conduite, à un mode de vie, à une consommation d’une gamme de substances qui permettent aux usagers une gestion moins chaotique et moins dangereuse, mais pas sans risque, de leurs usages de drogues et de la recherche de sensations, de relations, d’expériences » (Lert, 2002).

Les justifications proprement médicales, telles que présentées dans les manuels internationaux, sont d’un autre ordre : initialement par exemple, c’est un modèle métabolique de maladie qui sous-tendait les expérimentations de Vincent Dole et Mary Nyswander dans les années 60 aux Etats-Unis sur la méthadone auprès des héroïnomanes.

Leur idée était à la fois de prévenir des symptômes de sevrage, et d’obtenir un « blocage » des effets de l’héroïne. La buprénorphine (Subutex) est dans cette optique l’un des meilleurs médicaments de substitution : agoniste partiel des opiacés, elle « bloque » les effets des autres opiacés, et procure moins d’euphorie…

Toujours dans cette optique, les traitements de substitution sont évidemment des « traitements d’entretien » ou « de maintenance », destinés à équilibrer des mécanismes cérébraux : Il s’agit en quelque sorte de garder la dépendance, mais non l’addiction au sens plein du terme, et cette stratégie, dans nombre de situations, est fondée : il existe des dépendances aproblématiques, et c’est une visée thérapeutique légitime que de transformer en simple dépendance, sans difficultés psychologiques ou sociales, une addiction au sens plein…

Mais tant que les patients sont, eux, dans une recherche d’éprouvés, de sensations, d’expérience, il risque d’y avoir des malentendus quant à ce qui est attendu des médicaments : d’un côté l’équilibre et l’absence d’effet, de l’autre la quête de « défonce », d’éprouvés violents…

Même au niveau d’une approche de type psychopathologique, nous sommes ici dans un contexte de « traitements d’équilibre », qui prévaut dans l’ensemble du champ des troubles psychiques ou des maladies mentales.

Les neuroleptiques, pour les psychoses, ou les antidépresseurs, sont en effet considérés comme des traitements qui doivent être pris très régulièrement, pour de très longues périodes, sinon pour la vie entière.

Ces « traitements d’équilibre » justifient le recours récurrent dans la littérature à la métaphore de l’insuline et du diabète : ils correspondent à une maladie qui est perçue comme dysfonctionnement permanent d’une fonction physiologique, la dépendance au traitement n’étant que la suppléance de la dépendance normale, physiologique, à la substance naturellement produite par l’organisme.

A ces traitements d’équilibre, il serait possible d’opposer des « traitements d’expérience », qui ont d’autres visées, et qui correspondent à une conception différente des troubles en cause.

Les hospitalisations pour sevrage, les séjours en centres de post-cures, qu’il s’agisse d’alcoolisme, de toxicomanie, de troubles des conduites alimentaires, constituent essentiellement des expériences de vie différente, notamment fondées sur le changement du cadre, du contexte de vie : la base physiologique de ces traitements peut se trouver dans les expériences animales, qui ont démontré le caractère déterminant du contexte dans le maintien ou la fin de la dépendance (on peut rendre un rat dépendant de l’héroïne ou de la cocaïne, au point qu’il se laisse mourir de faim, simplement parce qu’il préfère la drogue. Mais le changement de cage peut mettre fin à cette dépendance : v. p . ex. Simon, 1997).

La visée de ces traitements n’est plus l’instauration d’un équilibre au long cours, mais le vécu d’une expérience, dont le thérapeute espère qu’elle puisse, de façon durable, marquer la mémoire du sujet, modifiant ainsi sa relation à l’objet de l’addiction.

Nous voyons ainsi qu’en matière de dépendance aux drogues, il est erroné, sur le plan logique, d’opposer, comme le font trop d’auteurs, des stratégies thérapeutiques fondées sur le sevrage et l’abstinence, à d’autres stratégies, fondées, elles, sur la substitution et la « maintenance ».

En effet, constituant un état, un équilibre au long cours, la substitution est du même registre logique que l’abstinence, telle que la vivent les membres Alcooliques anonymes, c’est-à-dire un traitement à maintenir toute la vie, sous peine de rechute et de mort.

Le sevrage, en tant que simple expérience, qui peut simplement permettre au sujet de « rechuter », de retrouver des sensations de « défonce » plus fortes, une fois la tolérance dépassée, est, au contraire, non logiquement du côté de l’abstinence, mais de celui de l’éprouvé, de la sensation, de l’expérience, voire de la « défonce ».

Il est inutile de souligner que les traitements d’équilibre ont la faveur des scientifiques, et celle des laboratoires pharmaceutiques, depuis la grande révolution pharmacologique des années 50.

Il est infiniment plus rentable de promouvoir un traitement régulier, au long cours, si possible pour la vie, qu’une expérience unique, éventuellement renouvelable, mais de façon sporadique.

Au point que si l’on imaginait un traitement efficace, en une seule fois, des dépendances ou plus généralement de maladies, il est peu probable qu’un laboratoire accepterait d’y investir des moyens : l’efficacité thérapeutique, dans cette fiction, s’opposerait trop à l’efficacité commerciale.

L’histoire des traitements en psychiatrie montrerait au cours du XXème siècle un désinvestissement progressif de traitements d’expérience, au profit de traitements d’équilibre.

Longtemps, les traitements furent en effet conçus comme des expériences radicales, voire de véritables épreuves, parfois dangereuses, dont le sujet était censé sortir radicalement transformé.

Depuis le XVIIème siècle s’étaient développés ces traitements « de choc », depuis l’immersion subite dans l’eau froide, aux douches, aux tourniquets, et autres mécanismes destinés à surprendre, à déstabiliser les sujets, pour modifier, par une expérience extrême, leurs relations au monde.

C’est la révolution pharmacologique des années 50, avec pour modèle de traitement les neuroleptiques, puis les antidépresseurs, qui devait imposer une perception de la chimiothérapie psychiatrique comme traitement d’équilibre.

Ces rappels peuvent nous aider à comprendre pourquoi les premières expériences de traitements par hallucinogènes, avec le L.S.D. à la fin des années 60, ou les propositions plus récentes d’utilisation de l’ibogaïne ou de l’ayahuasca en toxicomanie ne devaient pas entrer dans le courant dominant des dogmes médicaux et pharmaceutiques.

Il convient pourtant de faire aujourd’hui une place nouvelle à la notion de traitements d’expérience, et de développer les réflexions sur un champ de recherches pratiquement abandonné.

Pour une pratique souple de la substitution

Alors que l’efficacité de la substitution tient, en grande partie, à la dépendance qu’elle induit, et à l’absence de modifications importantes de l’état de conscience des sujets, à certains moments, les mêmes sujets vont, précisément, vouloir retrouver des effets psychoactifs que la substitution n’apporte plus.

Une alternative aux traitements de substitution est la délivrance des substances même que recherchent les toxicomanes, et particulièrement l’héroïne, qui a fait l’objet d’expériences de distribution contrôlée, avec des résultats fort intéressants, qui doivent permettre de relativiser la notion de dangerosité des substances.

Elle démontre toutefois qu’à côté de la « maintenance », et parfois de l’aide au maintien de l’abstinence, se trouve la place de l’accompagnement des rechutes (et non simplement de la prévention des rechutes), et que la prescription, pour les toxicomanes, de substances psychoactives majeures, hors d’une optique de traitement d’entretien, pourrait trouver une place.

Plutôt qu’opposer ces approches, il faudrait imaginer qu’elles soient des propositions, des outils correspondant à des étapes différentes de la « carrière » du sujet, le long d’un chemin thérapeutique, plutôt qu’un « programme » rigide.

Il est admis que la rechute fait partie intégrante des traitements de toutes les addictions : alcool, tabac, drogues, jeu et troubles des conduites alimentaires, et qu’en l’acceptant, elle fait alors partie du chemin thérapeutique et peut devenir une étape maturante. Plus qu’une prévention des rechutes, la prescription d’héroïne pourrait constituer un exemple d’organisation et d’accompagnement de la rechute, à la fois dans une optique thérapeutique, et dans un objectif de réduction des risques.

L’expérience d’une prescription d’héroïne n’aboutirait pas forcément à une substitution à l’héroïne, la prescription de psychotropes pourrait être négociée, et discutée, au fur et à mesure de l’accompagnement thérapeutique.

L’intégration des traitements, à l’intérieur du cadre de la relation psychothérapeutique, est en effet l’un des moyens majeurs d’intégrer les dimensions psychologiques et biologiques de la dépendance.

Le traitement est alors négocié entre thérapeute et patient, en fonction de l’expérience qu’il produit, et de son caractère éventuellement positif : cette expérience entre dans le cadre de ce que L. Binswanger aurait appelé, (à une époque où les frontières entre neurologie et psychanalyse étaient d’actualité) « l’expérience intérieure de vie » et non des « mécanismes vitaux ».

Nous sommes ici éloignés du consensus entre psychiatres et laboratoires pharmaceutiques, selon lequel « la chimiothérapie rend le patient accessible à la psychothérapie » : ce consensus correspond aux approches dominantes depuis les années 50-60, c’est-à-dire depuis la grande révolution psychopharmacologique.

Ici, il conviendrait plutôt de dire que la qualité de la relation thérapeutique permet l’expérience de traitements, dont la gestion, en fin de compte, reviendra au sujet concerné.

L’importance de l’ambiance des centres de soin, de la qualité relationnelle entre thérapeute et patient est régulièrement évoquée dans toute la littérature, mais il s’agit d’éléments mal évaluables, donc souvent relégués au rang de pétition de principe. L’alliance thérapeutique est pourtant l’élément essentiel, le cœur d’une prise en charge, qui permet seul de moduler et d’adapter le recours aux différents outils, dont les médicaments.

Une critique est souvent faite, en clinique, aux traitements de conversion de type Alcooliques anonymes : l’idéal d’abstinence y est porté si haut que tous les traitements psychotropes y sont sinon systématiquement bannis, du moins mal vus, et que des patients y sont conduits à vouloir cesser de prendre des médications antidépressives, neuroleptiques, anxiolytiques… L’abstinence révèle certes une psychopathologie sous-jacente, mais le remède peut donc s’avérer pire que le mal.

Une rigidité médicale, qui entraînerait une « crispation » idéologique des soignants envers toute tentative de réduction ou d’arrêt de la substitution pourrait, en miroir, devenir très contre-productive.

L’expérience du Centre Marmottan, lieu emblématique des conceptions psychosociales des années 70, et de la construction d’un « Toxicomane » symbolisant à la fois souffrance de l’exclusion et révolte ou marge revendiquée dans l’accès au plaisir, tend à montrer que la pratique de la substitution peut s’accorder à des visions assez peu médicales de la toxicomanie.

Mais surtout que le traitement pharmacologique peut, de façon souple, au cas par cas, être intégré pleinement à la relation thérapeutique.

En pratique, lorsque l’on dispose des moyens suffisants pour mettre en place un pôle de délivrance quotidienne des médicaments, associé à des propositions de suivi psychothérapique et social, les différences pharmacologiques entre buprénorphine et méthadone apparaissent moins importantes que les autres aspects de la prise en charge. Les comorbidités de tous ordre n’entraînent pas obligatoirement une proposition d’augmentation de la substitution, mais une diversification des réponses (Blaise et coll, 2002 )

Le traitement doit plus être conçu comme un accompagnement au long cours que comme un programme préétabli, ce qui permet une renégociation, au fur et à mesure de l’évolution, entre l’équipe et le patient, tant des objectifs du traitement que de ses modalités. La substitution est tantôt perçue comme « dépannage » ponctuel, tantôt comme sevrage plus ou moins dégressif, tantôt comme maintenance. Aucune de ces utilisations n’est, en soi, bonne ou mauvaise : c’est au très long cours que devra s’évaluer l’ensemble de la prise en charge, au regard de critères très divers, mais parmi lesquels la subjectivité du patient doit garder une place primordiale.

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