Légitime défonce ou plaisir coupable

initialement publié dans
Psychiatrie, Psychanalyse et Sociétés, 2017, vol.6

Résumé

A partir de la notion de « légitime défonce », jeu de mot d’un patient pour exprimer son droit à consommer des substances psychoactives, comme solution pour se protéger d’un monde injuste et absurde, se pose la question de la fonction écologique que l’addiction peut occuper chez un sujet, et notamment en quoi cette notion fait écho aux notions de dette inversée et de légitimité destructrice. Cela est extrêmement fructueux au niveau relationnel, mais aussi pour mieux repérer les freins et les raisons qui empêchent quelqu’un à renoncer à son addiction. C’est aussi dans une optique de réduction des risques savoir accepter les consommations, pour aider l’intéressé à trouver le temps et le chemin pour évoluer sans trop de complications.

Introduction

Pour parler des approches médicales des addictions et de leurs comorbidités, de mon point de vue de praticien et clinicien, j’ai délibérément choisi un titre qui m’a été inspiré par un de mes patients. Il parlait de « Légitime défonce » dans les contextes, souvent nombreux, où la seule solution pour lui était de consommer.

Un temps, c’était un cocktail de cachets, benzodiazépines, hypnotiques, buprénorphine etc, puis pendant des années du crack. Calmants ou stimulants peu importe, quand ça n’allait pas, il fallait qu’il se passe quelquechose ! Actuellement, il semble accepter de ne se limiter qu’à son seul traitement de substitution aux opiacés : la buprénorphine, comme seuls effets psychotropes. Il va plutôt bien, travaille depuis quelques mois après une année de formation.

L’objectif de ma présentation n’est pas de faire l’analyse de cas de mon patient, mais plutôt de réfléchir à la manière dont l’approche médicale des addictions peut prendre en compte un vécu comme celui-ci. Comment intégrer certains aspects psycho-sociaux, dans notre logiciel médical, ou encore, dit autrement, comment prendre en compte la part phénoménologique de l’expérience addictive. Quels intérêts y a t il à mon avis à prendre en compte ce vécu et comment l’accueillir. Voici quelques points de réflexions à ce sujet : 

Partir de l’expérience de l’usager

Pour mon patient, la légitime défonce était une position assumée, voire revendiquée.  Avoir à consommer pour supporter l’injustice de ce monde et gérer les frustrations, était sa manière de justifier, de rationaliser son addiction au crack. Il en était convaincu, c’était la manière qu’il avait trouvé, à ce moment là, d’être au monde, en relation avec les autres, se supporter et supporter le monde… Ce n’était pas vécu du tout comme un plaisir coupable, mais plus comme une réaction d’adaptation logique à son environnement, à sa situation d’abandon familial et sociétal. Il ne s’en cachait pas et avec une certaine fierté revendiquait la transparence de ses consommations.  La transparence était même pour lui un gage d’honnêteté face à un monde trop souvent hypocrite et décevant. Il se décrit  encore comme incapable de mentir, et met parfois un point d’honneur à rester « cash », voire trop direct ce qui ne manque pas d’effrayer ses interlocuteurs. Imaginez la réaction de ses employeurs lorsqu’il leur avouait fumer du crack régulièrement.

Comme dans la légitime défense, il considérait ses consommations comme « une exception juridique et morale répondant à des agressions injustifiées et bien réelles ». Nombreuses situations lui paraissaient injustes et l’agression du monde lui semblait bien réelle, ce qui lui conférait un certain droit à fumer. Il a longtemps tenu le discours qu’il n’arrêterait jamais le crack, tant cette solution, certes chimique et temporaire, lui convenait et qu’il n’avait trouvé aucune autre solution aussi efficace. Pourquoi devrait il se débarrasser de ce qui lui semblait être une solution opérante ? Il est très fréquent que nos clients pensent ainsi, mais j’ai rarement vu quelqu’un l’assumer autant et être prêt à en débattre.

Il évoquait souvent combien le monde l’agressait et que l’effet psychotrope était un formidable moyen de s’en défendre, de se protéger, comme une carapace indispensable pour atténuer sa sensibilité à l’injustice, au mensonge, à la mesquinerie et à l’absurdité.

Ces confessions et interrogations sur sa légitimité défonce ne semblaient pas des provocations à mon encontre, ni une manière d’éprouver mon positionnement de soignant, du moins je ne l’ai pas du tout pris de la sorte. J’ai plutôt accueilli ces interrogations comme de vrais questionnements sur sa manière d’être au monde, Il cherchait quelqu’un à qui pouvoir parler de cette légitimité à se défoncer, qui puisse penser cela avec lui, sans être jugé, ni autorisé, ni être considéré comme un malade mental.

Le positionnement relationnel est souvent difficile à trouver avec les personnes prises dans une addiction, la part d’opposition, de disqualification ou de défiance étant souvent présente. En partant de ce que la personne vient demander, de son vécu, en organisant le suivi à partir de réponses ponctuelles, cela peut permettre la création d’un cadre de soins adapté, le moins menaçant possible et le plus sécurisant possible. Respecter la demande c’est d’une certaine façon reconnaître une certaine expertise au patient, lui reconnaître une place de sujet alors que bien souvent, vis-à-vis de son entourage, vis-à-vis de lui-même il ne se sent plus grand-chose d’autre que toxicomane, alcoolique ou joueur impuissant. C’est dans le respect de cette relation suffisamment équilibrée, où l’un ne risquera pas de prendre le dessus sur l’autre, dans laquelle la clinique reste subjective, que peut naître une rencontre particulière, propice à l’accompagnement voire au changement. Je crois que cette approche phénoménologique de la situation a contribué beaucoup, pour ce client, à son adhésion au suivi.

Légitime peut être, mais à quel prix?

Cependant il y avait un vrai paradoxe dans le fait qu’il parle autant de sa légitime défonce, ce que je n’ai pas manqué de lui faire remarquer. C’est que cette solution de « légitime défonce » ne le satisfaisait pas complètement. Non seulement elle ne parvenait plus à  atténuer si efficacement les agressions du monde, mais en plus cette solution devenait en soi de plus en plus problématique. La solution commençait à devenir le problème  comme le dirait Watzlawick. (WATZLAWICK 1975).

Je vous passe bien des détails de cet accompagnement long d’une dizaine d’années, avec ses interruptions, ces écueils, ses essais de traitements, d’hospitalisation pour sevrage de crack, d’orientations pour hébergement, d’expériences en appartements thérapeutiques, de problèmes somatiques (moments souvent importants de prise de conscience des limites somatiques et de travail de psychisation du corps).

Pendant ces années d’accompagnement, nous sommes restés le centre ressource, où le suivi, plutôt régulier, a pu s’effectuer de manière souple, avec ses errements, ses allers retours, mais toujours avec la confiance qu’il pouvait venir discuter ses points de vue avec nous.

Cette approche « pas à pas » a permis de faire évoluer la revendication de défonce sur un questionnement plus profond : comment faire confiance aux autres, comment accepter le monde des adultes ( il avait une bonne trentaine d’années pourtant), comment faire avec ses relations intimes et les questions de parentalité, les compromis de l’existence, et cela permettait également d’aborder les conséquences des consommations…

Dette inversée et légitimité destructrice des notions connues en thérapie familiales

La « légitime défonce » fait écho à des notions décrites par certains auteurs, psychiatres et thérapeutes familiaux, la dette inversée et la légitimité destructrice. La notion de dette inversée a été avancée pour rendre compte de situations dans lesquelles certaines personnes ont eu une histoire de vie tellement traumatique qu’elles ont le sentiment d’être lésées, et que la société a une dette envers elles. Ce sentiment de dette inversée vient alors teinter toutes les relations interpersonnelles, et notamment les relations d’aide qui se transforment en demande de réparations sans fin (ANGEL 2002 et VALLEUR 2004). Ces situations souvent difficiles peuvent néanmoins avoir des évolutions favorables avec le temps et un accompagnement souple mais contenant, pluridisciplinaire qui intègre le besoin de travailler cette question du sentiment de dette. Les assistantes sociales sont particulièrement exposées à ces situations, notamment autour des questions d’argent.

De manière plus générale, Boszormenyi-Nagy, thérapeute américain, d’origine hongroise, a travaillé les questions de loyautés dans la famille. Ces loyautés visibles ou invisibles, fédèrent le groupe d’appartenance, en premier lieu la famille. Selon lui, dans le grand livre de comptes que tout un chacun tient, certains pensent avoir acquis un solde déficitaire, un droit à compensation qui les place dans une sorte de légitimité destructrice (MICHARD 2005). Pour être loyal vis à vis de leur famille, il doivent continuer leur travail de revendication et de destruction, réparant les torts et préjudices, non seulement qu’ils ont vécu dans leur enfance, mais parfois que leur famille et leurs parents ont subi avant eux et qu’ils ont reproduits. C’est ainsi qu’un enfant peut devenir le vengeur de sa mère, de sa famille. Le mythe familial a alors toute son importance, et un travail qui prenne en compte ses dimensions peut s’avérer indispensable.

La légitime défonce, comme l’amène le patient dont je vous parlais, présente une différence majeure par rapport à la légitimité destructrice théorisée par Boszormenyi-Nagy : la légitime défonce n’a pas le coté destructeur sur autrui. L’agressé ne se retrouve  pas agresseur à chercher des compensations auprès de personnes « innocentes », perpétuant ainsi sur des générations l’injustice irréparable. La légitime défonce serait une forme amoindrie et retournée vers soi même de légitimité destructrice. C’est avant tout un bon moyen de se mettre hors relation, pour se protéger et certainement protéger les autres de sa propre violence.

Cette fonction de l’addiction est assez fréquente. je ne veux surtout pas faire de généralités et laisser entendre que l’addiction protégerait de la violence relationnelle, vus le nombre d’actes violents et de dégâts relationnels que les addictions provoquent. Ce que j’essaie de dire c’est que le rapport est bien complexe, et que certains utilisent l’addiction pour aménager leurs distances relationnelles et que la fonction utilitaire de l’addiction a besoin d’être reconnue, pensée, travaillée pour aider l’usager a en percevoir les limites et les conséquences, et progressivement, très progressivement, à force de diverses expériences accepter de lâcher cette solution pour en adopter d’autres.

Ce travail thérapeutique spécifique sur la fonction et le sens de l’addiction dans l’économie psychique du sujet et de son entourage ne s’oppose pas bien sur à l’autre aspect, disons processuel de l’addiction, qui nécessite d’autres moyens d’interventions (traitement, sevrage, prise en charge de complications et comorbidités…). Ce travail est complémentaire et ne devrait pas se faire en parallèle mais en même temps, de manière intégrée au suivi dans l’accompagnement relationnel.

L’aspect existentiel que prend une conduite, notamment addictive, pour un patient fait que c’est toute son existence, son être au monde qui est bousculé. C’est tout son système de valeurs, d’abord valeur en soi, capacité à se sentir suffisamment maître de son existence, de ses choix, mais aussi valeur dans ses relations au autres, la loyauté, la confiance qui se trouve convoqué.

En conclusion,

J’ai voulu insister avec cet exemple de légitime défonce sur la nécessité de prendre en compte les approches de sens et les approches relationnelles dans les approches médicales. Pour cela, il parait nécessaire en premier lieu de reconnaitre que pour bon nombre de patients addicts leur addiction leur semble avant tout une solution. C’est une question importante en clinique, non pas de savoir si c’est vrai en terme étiologique, de savoir « pourquoi un individu a été amené à se droguer? », mais plus pour comprendre quelle fonction écologique l’addiction occupe chez un sujet, c’est à dire en quoi, comment une personne a été amené à se droguer, et à justifier ses conduites. Cela est extrêmement fructueux au niveau relationnel, mais aussi pour mieux repérer les freins et les raisons qui empêchent quelqu’un à renoncer à son addiction. C’est aussi dans une optique de réduction des risques savoir accepter les consommations, pour aider l’intéressé en proie avec son addiction à trouver le temps et le chemin pour évoluer sans trop de complications. C’est une approche d’autant plus nécessaire à préserver que la présence de comorbidités psychiatriques a tendance à nous faire oublier ces aspects de sens et la part positive que peuvent présenter les consommations pour les patients.

 Bibliographie

ANGEL S., ANGEL P. (2002), Les Toxicomanes et leurs familles, Armand Colin, p.27.

MICHARD P. (2005), « La loyauté et ses conflits » (Chapitre 5) et « La légitimité » (Chapitre 6) In La thérapie contextuelle de Boszormenyi-Nagy, De Boeck 2005, p 171-281.

VALLEUR M. (2004), Les nouvelles formes d’addiction, Flammarion, pp.89 et 90.

WATZLAWICK P., WEAKLAND J., FISH R. (1975), Changements, Paradoxes et psychothérapie, Seuil, 1975.

 

Mario blaise

Psychiatre addictologue

Centre médical Marmottan, Paris

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