2/2011 Addictions et temporalités

Éditorial

par Michel Hautefeuille

Télécharger l’éditorial au format PDF

Comme thème de dossier de ce numéro, nous avons choisi de retenir celui des journées de l’ASPSA ( Association des Structures Publiques de Soins en Addictologie) qui se sont tenues en novembre 2010 à Brest sur : « Addictions et temporalités ».

La personne addicte ne cesse d’interroger son rapport au temps – si particulier et parfois si différent de celui des personnes qui l’entourent. Le besoin d’immédiateté de la satisfaction du désir préside au vécu de l’individu. Pour celui-ci, le temps s’étire, se dilate et semble interminable. Alors il exige « ici et maintenant » ; ce qui a fait dire du toxicomane qu’il était dans le « tout, tout de suite ».

Mais au-delà de cette phrase d’Olievenstein, ce que nous entendons par cette exigence, c’est un acte de révolte, un acte de résistance comme celui que Jean Anouilh fait crier à Antigone : « Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte... Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier, ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et de me contenter d’un petit morceau, si j’ai été bien sage. » Le personnage d’Antigone est une allégorie de toutes les résistances. La jeune fille s’oppose au pouvoir de Créon, incarnant la collaboration, mais aussi la morale, l’ordre établi et le conformisme.

Ainsi le rapport au temps peut se trouver modifié pour de multiples raisons : l’inadaptation et la révolte, mais aussi le non-conformisme, l’angoisse d’être, l’angoisse de la relation à l’autre, la réalité temporo-spatiale, l’organisation intérieure, l’intolérance à la frustration et l’ambivalence par rapport au changement. Nous aborderons ainsi au fil des publications proposées la notion d’ennui, d’oubli du présent, de temps figé ou à l’inverse accéléré. Ce rapport au temps, « cette conscience intime du temps » pour reprendre les termes d’Husserl , nous permet d’assigner un sens à notre existence.

La notion de temps serait donc une dimension du rapport à la vie qui s’apprend, s’apprivoise et se canalise. Une forme particulière d’expérience du temps serait l’ennui. C’est sur cette piste que nous emmène Pascal DAVID. Dans notre époque ou l’hyper-rentabilité et la productivité à outrance sont des valeurs considérées comme centrales, l’idée même d’ennui est souvent connotée de façon péjorative. L’auteur nous montre au contraire que l’ennui peut constituer une chance, à condition d’écouter ce qu’il aurait à nous dire de nous-mêmes, de notre condition et de notre étoffe temporelle. L’ennui doit être « converti, approfondi, creusé ».

Ainsi que l’écrit Sophie LE GARREC dans le texte qu’elle nous présente, les rapports à la temporalité se sont transformés de façon radicale. Ces mutations sont encore plus radicales à l’adolescence, qu’elles soient « recherche de disjonction momentanée avec la quotidienneté » ou « construction d’un nouvel espace-temps ». L’individualisation des parcours, l’approche de temporalités dites connexionnistes, où domine le court terme, entraînent un sentiment d’incertitude et d’insécurité vis-à-vis de l’avenir et occulte de plus en plus le présent.

C’est ce que montre également la communication de Yves GUILLERMAIN ou comment la puberté vient faire effraction dans « la quiétude du temps infantile ». Comment il devient urgent et vital de pouvoir répondre à des questions du type : « Qui suis-je », « Que vais-je devenir », etc. puisque l’omnipotence infantile n’existe plus. L’addiction, les prises de risques permettent entre autres de suspendre ce temps. C’est cette temporalité là que tout thérapeute devra prendre en compte.

Dans la présentation de Philippe LECORPS la notion de temps, telle qu’interrogée par la prévention, est abordée aussi sous l’angle de la possibilité de projection. Cette projection est nécessaire pour amener l’enfant immature, que l’auteur désigne par le terme de néotène, au stade de la maturité. C’est par le temps présent que peut se construire un temps futur correspondant à nos espérances. C’est cet enjeu qu’occultent les toxicomanes lors de leur consommation de produit : sans passé, sans avenir, seul demeure le présent.

S’il est un âge où « la possibilité de concevoir l’avenir comme espace d’accomplissement » est difficile, c’est bien à l’autre bout de la vie. Véronique GRINER-ABRAHAM nous parle des personnes âgées qui sont addictes. L’addiction à un âge avancé relève encore du tabou et pourtant, elle « est une façon de conjurer l’attente ». Il apparaît cependant que conjuguer temporalité et vieillesse soit difficile. La réalité des choses, la particularité de l’être humain d’être le seul animal sachant qu’il va mourir, ou les représentations sociales qui ont du mal avec les notions, par exemple, de plaisir ou de désir chez les personnes âgées, rendent la prise en charge de celle-ci très spécifique. Cette prise en charge est d’autant plus particulière qu’elle renvoie également à notre propre rapport au vieillissement.

Tous ces articles soulignent un des enjeux de la prise en charge : la nécessité de réintroduire la notion de temps comme repère, mais aussi comme élément organisateur de la maturation recherchée. Dans ce sens, le témoignage apporté par Stéphanie TONNELIER montre, par le dispositif des hospitalisations programmées proposées aux patients alcoolo-dépendants, comment cette notion de temps devient un des éléments centraux de la structuration de la prise en charge du patient. L’hospitalisation programmée permet de redonner du mouvement au temps et d’ouvrir « un espace permettant au patient de devenir un sujet et donc de désirer. »

Enfin, il est deux situations où le temps semble vécu de façon similaire, à savoir celle de l’accélération, de la fuite et de la difficulté à contrôler celui-ci. Ces situations sont celles rencontrées dans l’intoxication par la cocaïne d’une part et l’hyperactivité ou TDA/H d’autre part. C’est à cette exploration que vous invite Michel HAUTEFEUILLE. Cette similitude se matérialise chez certains patients cocaïnomanes qui nous disent consommer la cocaïne pour pouvoir mieux se concentrer. Nous nous apercevons que le cursus de ces cocaïnomanes spécifiques, reconstitué après-coup, montre un parcours typique d’enfants présentant une TDA/H. L’auteur propose pour ces patients de nouvelles pistes de prescriptions.

Pour terminer ce numéro, et comme varia, nous vous proposons quelques réflexions proposées par Serge TISSERON sur les nouveaux réseaux sociaux. Tout d’abord, il apparaît que les désirs qui « investissent ces nouveaux espaces » sont quelque peu classiques : se raconter, ne pas être oublié, se cacher ou se montrer, maîtriser la distance relationnelle, etc. Mais ces nouveaux réseaux sociaux ont également une action sur les désirs avec la constitution de nouvelles caractéristiques telle que l’universalité, l’immédiateté, etc. Ces éléments modifient également les liens entre personnes dont la qualité principale devient leur « activabilité ». Ces techniques particulièrement envahissantes amènent à différencier les usagers sur les éléments d’une fracture qui serait non une fracture sociale ou générationnelle, mais une fracture d’usage.

SOMMAIRE

• Pascal David : L’ennui comme expérience du temps

• Sophie Le Garrec : Le temps des consommations comme oubli du présent

• Véronique Griner-Abraham : In Vino Vieillissimo : au temps du « plus jamais », dernier plaisir ou ultime tabou ? À propos des vieux addictés

• Yves Guillermain : Addictions et temporalité le temps du soin : maintenant ou jamais !

• Philippe Lecorps : Prévention et temporalité

• Stéphanie Tonnelier et al. : Les hospitalisations programmées pour des patients alcoolo-dépendants : une façon de redonner un mouvement au temps ?

• Michel Hautefeuille : Hyperactivité, addictions et perspectives thérapeutiques

• Serge Tisseron : Les nouveaux réseaux sociaux sur internet

Lire ce numéro

Commander ce numéro.

Tous les articles de la revue Psychotropes sont disponible sur le site de Cairn.

Posté le 2 novembre 2011